Tanya Tagaq montre les dents

Tanya Tagaq est la plus célèbre ambassadrice canadienne de la tradition du chant de gorge. 
Photo: Thomas van der Zaag Tanya Tagaq est la plus célèbre ambassadrice canadienne de la tradition du chant de gorge. 

Dix-sept ans après la sortie de son premier album, Sinaa, coréalisé par Björk, l’autrice et musicienne improvisatrice inuite Tanya Tagaq tape du poing sur la table avec Tongues, un brûlot recyclant les idées et les mots contenus dans son premier roman, Split Tooth, ou Croc fendu dans sa traduction éditée par Alto en 2019. Sur des musiques électroniques expérimentales, la plus célèbre ambassadrice canadienne de la tradition du chant de gorge donne des airs menaçants et inquisiteurs à sa voix pour expulser une colère à l’endroit du colon qui a soumis son peuple à des siècles de violences et d’injustices. Un disque dur, captivant et nécessaire, qui connaîtra une suite, promet déjà Tagaq.

« Suis-je fâchée ? Je ne sais pas trop, en fait », pense-t-elle à voix haute. « On me dit souvent que je suis fâchée, et j’imagine que je le suis. Bien sûr, je suis en colère à propos d’un tas de trucs, mais me réduire à ce sentiment serait inexact. Une chose est sûre : ça fait du bien de faire sortir ces émotions ! »

Ce ne sont pas les raisons qui lui manquent d’avoir envie d’enfoncer ses crocs dans la jugulaire de l’oppresseur, comme l’actualité s’affaire régulièrement à nous le rappeler depuis quelques années. « Touch my children / And my teeth welcome your windpipe », siffle-t-elle sur Teeth Agape, alors que gronde une basse synthétique ponctuée par un rythme techno, tout juste après la chanson Colonizer, décharge rock dont le texte se résume à cette phrase répétée sur tous les tons : « You colonizer / Oh you’re guilty ».

On me dit souvent que je suis fâchée, et j’imagine que je le suis. Bien sûr, je suis en colère à propos d’un tas de trucs, mais me réduire à ce sentiment serait inexact. Une chose est sûre : ça fait du bien de faire sortir ces émotions !

Sur la chanson-titre, elle récite, sur une sourde et boiteuse rythmique hip-hop : « They took our tongues / They tried to take our tongues / We lost our language / And we didn’t / Inuuvunga [Je suis une Inuite] / You can’t take that from us / You can’t take that from us / You can’t take our blood ». En concert, la chanson sera aussi interprétée en inuktitut, mais elle devait être enregistrée en anglais : « C’est très important que les anglophones, les colons, comprennent ce que j’ai à leur dire. Il importe pour tout le monde que chacun prenne ses responsabilités pour tout ce qui est arrivé aux Autochtones puisque nous souffrons encore des répercussions de leurs actes. Et le discours voulant que ce soit de l’histoire ancienne n’est qu’un écran de fumée : ça se passe encore aujourd’hui, il faut le reconnaître pour que tous puissent travailler ensemble à ce que cela cesse. »

Tongues, le sixième album de sa carrière, est vindicatif, mais se conclut sur une note tendre et bienveillante. Le groove de la chanson Do Not Fear Love est abstrait, difforme, mais son texte est une leçon de vie : « Imagine quand tu tends la main à quelqu’un qui la rejette à chaque fois ; à un moment, tu cesses de la lui offrir. Cette chanson veut dire qu’il ne faut pas perdre espoir en ce qui est bon dans le monde. Qu’il ne faut pas se couper du monde et risquer de vivre dans l’amertume. Qu’il ne faut pas tourner le dos à ce qui est beau dans nos vies, même si on l’a eu dur et qu’on a été blessé. »

Le texte de Do Not Fear Love avait été écrit pour sa fille, lorsqu’elle avait 6 ans. « Elle en a aujourd’hui 18 ; ça fait longtemps que je traînais ce texte, j’avais envie de le présenter et de célébrer mon enfant. C’est aussi pour moi une manière d’afficher ma propre vulnérabilité parce que lorsque je suis sur scène, je me sens très protégée, à l’abri du monde ; or, j’ai toujours tendance à exprimer la fureur et la passion qui m’habitent. Mais plus je vieillis, plus je fais de la musique, plus j’ai tendance à m’adoucir. Je crois en fait que c’est important de montrer que je suis aussi quelqu’un de doux, gentil, calme, aimant. »

Comme elle l’est en ce moment au téléphone, quelque part au nord de Toronto où elle habite. Tanya Tagaq répond aux questions d’une voix douce et souriante, en pesant bien ses mots, alors qu’en studio ou sur scène, la voix de Tagaq prend des formes inouïes. Elle souffle, elle grogne, elle hurle. Cette maîtrise de son instrument est absolument incroyable — vous devriez faire du doublage ! « Oh ! J’aimerais beaucoup essayer, ce serait le fun ! Jouer un rôle avec ma voix, j’aimerais ça ! »

D’ailleurs, c’est un peu pour donner un rôle à ses mots qu’est né l’album Tongues, explique-t-elle . « On m’a demandé d’enregistrer une version “livre audio” de mon roman. Après l’avoir fait, je me suis dit : “J’imagine que c’est chouette de m’écouter lire le texte à voix haute, mais qu’est-ce que c’est plate à faire sans musique !” Je ne pouvais même pas crier… » Cette réflexion a donné à l’autrice l’envie de retourner en studio avec ces mêmes mots, en sollicitant l’aide de l’estimé Saul Williams, poète américain, rappeur, chanteur, qui a passé sa brillante carrière à faire se rapprocher les mondes littéraire et hip-hop.

Photo: Shelagh Howard Tanya Tagaq répond aux questions d’une voix douce et souriante, en pesant bien ses mots, alors qu’en studio ou sur scène, la voix de Tagaq prend des formes inouïes.

Saul Williams agit à titre de réalisateur de Tongues. Tanya est fan de l’homme depuis plus de vingt ans. « J’ai dû me préparer à le rencontrer une première fois, pour ne pas avoir l’air trop impressionnée d’être en sa présence ! » Leur collaboration a débuté par de longues conversations, suivies de questions très directes que l’Américain adressait à la musicienne. « Il voulait comprendre ce que je recherchais avec ce projet, explique-t-elle. Il m’a fait dire des trucs que je n’avais jamais exprimés avant — je lui ai raconté que j’étais une « rave kid » lorsque j’étais à l’université ! Ou encore mon affection pour le hair metal des années 1980 — c’était une période de fun pour moi, je me souviens, quand j’avais 12 ans, mon père m’avait offert l’album de Def Leppard ! » ajoute-t-elle en nous assurant qu’elle fera un jour un disque de métal à cheveux longs.

Ils ont réuni les musiciens de l’orchestre de Tanya en studio, le temps de quelques séances d’enregistrement dont le résultat a servi de matériau sonore brut confié à un collaborateur de longue date de Williams, le compositeur et remixeur californien Gonjasufi, complice de Flying Lotus de The Gaslamp Killer, qui a conçu un écrin génial pour les acrobaties vocales de Tagaq. « Ce gars, quel talent, quel humain, quel ami ! On se ressemble à plusieurs égards, dont dans notre manière de travailler : une chanson peut changer du tout au tout selon le jour où on la travaille, parce que le son, c’est quelque chose de vivant, ça grandit, ça évolue constamment. Le truc, c’est de savoir la capturer au bon moment. C’est ce que j’aime de l’improvisation. »

C’est aussi ce qui rend Tongues si vif, à fleur de peau : un disque urgent, provocant, et fier. « Quand j’étais toute petite, à l’école, j’étais toujours celle qui se retrouvait en punition, toujours celle qui se faisait expulser de la classe. J’étais “the little shit disturber”, alors ça a du sens que je continue dans cette voie aujourd’hui », conclut Tanya Tagaq en riant.

 

Tongues

Tanya Tagaq, Six Shooter Records

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