The Weeknd donne le ton à 2022 avec son album « Dawn FM »

La pop star torontoise offre le premier grand album de 2022, «Dawn FM», aux relents de new wave et de Michael Jackson.
Photo: Brian Ziff La pop star torontoise offre le premier grand album de 2022, «Dawn FM», aux relents de new wave et de Michael Jackson.

La nouvelle année pop commence du bon pied grâce à The Weeknd et à son cinquième album, Dawn FM, le plus abouti de sa discographie — si on fait abstraction de ses trois fameux premiers mixtapes qui, il y a plus de dix ans, avaient cristallisé le R&B ténébreux du Torontois, un son duquel il s’était malheureusement éloigné ces dernières années, séduit qu’il fût par les sirènes de la dance pop. Mieux que sur After Hours (2020), le musicien atteint sur son nouvel album l’équilibre entre le néo-R&B torturé des premières années et le disco futuriste auquel Daft Punk l’avait initié en 2016 sur l’album Starboy.

Nouveau disque, nouveau concept, nouveaux costumes : fini les bandages ensanglantés masquant son visage pendant le cycle After Hours, voici maintenant The Weeknd « vieilli », flétri, rabougri, la barbe grisonnante sur la pochette de l’album. Comme s’il avait atteint le crépuscule de sa vie,comme s’il ne lui restait que peu de temps — incidemment, un thème récurrent chez l’artiste qui évoquait déjà cette idée dans son mégasuccès Blinding Lights.

Si, paradoxalement, c’est plutôt à l’aube qu’il fait référence dans le titre de cet album suggérant une station radio imaginaire, le thème principal de l’album ne fait plus de doute : il y est question des regrets qu’on accumule, du regard rétrospectif que l’artiste porte au moment où il sent arriver la fin. L’acteur Jim Carrey, narrateur omniscient de l’album, en résume ainsi l’esprit, sur Out of Time : « Before you’re completely engulfed in the blissful embrace of that little light you see in the distance / Soon you’ll be healed, forgiven, and refreshed / Free from all trauma, pain, guilt, and shame / You may even forget your own name ».

Un peu glauque ? Évidemment, c’est The Weeknd. Même ses refrains les plus optimistes dissimulent un vague à l’âme, la pop étant le vecteur par lequel le Torontois s’ouvre sur ses relations amoureuses conflictuelles, ses problèmes de consommation (en tout cas, ceux qu’il étale dans ses textes, fictifs ou non) et, concernant cet album précis.ment, les conséquences d’une dépression qu’il dit avoir vécue au moment de commencer la création de Dawn FM.

Qui n’est pas pour autant déprimant, loin de là : douze chansons (et quatre interludes), pas une de mauvaise, la plupart entraînantes comme l’ont été ses récents succès. Sur un rythme disco futuriste façon Giorgio Moroder, la version longue de Take my Breath s’avère diablement plus efficace que la version « single » dévoilée l’été dernier. Le funk boogie Sacrifice qui suit a le potentiel d’un hit d’été. Sur la fin de l’album, on découvre l’imparable refrain de Less Than Zero, plus new wave que R&B, parfaite chanson pop aux couleurs des grands tubes de A-Ha ou de Duran Duran.

Après un premier tiers explosif et festif, l’album change de tempo et voit Abel Tesfaye (The Weeknd) retourner à ses racines R&B : après la ballade boogie Out of Time, la plus sensuelle Here We Go… Again, avec un couplet rappé par Tyler, The Creator et des chœurs chantés… par Bruce Johnston des Beach Boys ! Toutes aussi suaves, Is There Someone Else ? et Starry Eyes (la plus tendre performance vocale de l’album) cajolent l’auditeur.

Ainsi, sur Dawn FM, The Weeknd n’innove pas tant qu’il raffine une proposition déjà esquivée, dans son œuvre ou celle des autres. Musicalement, ce n’est pas une révolution, mais la somme des expériences pop menées ces dernières années. Y sont à nouveau cités Moroder et Michael Jackson, époque Thriller — jusqu’à inviter le réalisateur Quincy Jones à raconter son traumatisme personnel avec les femmes sur A Tale by Quincy ! Même son concept d’une station radio fictive des années 1980 avait été (brillamment) abordé par son précieux collaborateur Daniel Lopatin (Oneohtrix Point Never) sur son plus récent album, Magic Oneohtrix Point Never (2020).

Lopatin et Tesfaye s’étaient rencontrés lors de la production du long métrage Uncut Gems, réalisé par les frères Safdie (l’un d’eux fait d’ailleurs une apparition éclair sur Dawn FM). Le Torontois avait invité le compositeur avant-gardiste américain à collaborer sur deux titres d’After Hours ; sur Dawn FM, il agit à titre de coréalisateur, et sa touche, minutieuse, sophistiquée, singulière (quoique moins expérimentale que sur son œuvre solo) magnifie chacune des productions de l’album auquel son nom est associé, c’est-à-dire treize d’entre elles. D’autres fameux orfèvres du groove collaborent aussi au succès de l’album, dont le compositeur d’origine québécoise Jason Quenneville (alias DaHeala) et les Suédois Max Martin, Oscar Holter et Swedish House Mafia.

Conçu comme un long mix ininterrompu — sinon par d’étranges messages publicitaires mettant en vedette Jim Carrey —, Dawn FM s’écoute sans se lasser. Tesfaye a suggéré en entrevue que cet album pourrait être son dernier sous le nom de scène The Weeknd ; si tel est le cas, il conclura l’aventure sur une très bonne note.

Dawn FM

★★★★

The Weeknd, XO / Republic

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