Les autres rois de la valse

La famille Strauss règne sur la valse viennoise, mais pas sans partage.
Photo: iStock La famille Strauss règne sur la valse viennoise, mais pas sans partage.

Le tournant de l’année est la période traditionnellement dévolue à la musique viennoise. La gratifiante redécouverte, un peu plus tôt cette année, de la musique de la famille Fahrbach par l’étiquette CPO est l’occasion de nous pencher sur le genre et sur quelques-uns de ses satellites oubliés.

Le 1er janvier à 20 h, PBS retransmettra en différé le fameux concert du Nouvel An de Vienne. Dirigé cette année par Daniel Barenboïm, il sera présenté par Hugh Bonneville, acteur vedette de Downton Abbey. Ce concert est télédiffusé depuis 1959 et ce sont désormais 90 pays qui le retransmettent. Le Canada doit-il s’enorgueillir de faire encore partie des preux adeptes de la mesure à trois temps ?

Initialement prévu le 3 janvier 2022, à la salle Wilfrid-Pelletier, à Montréal, le programme « Hommage à Vienne » est reporté au 1er janvier 2023.

Pour se faire son petit concert du Nouvel An, chacun peut aussi se replonger dans sa discothèque ou se constituer des listes de lecture sur sa plateforme d’écoute à la demande. À ce titre, pourquoi ne pas prendre quelques chemins de traverse ?

Les arbres cachent la forêt

Le « roi de la valse » est (1825-1899), la numérotation « II » désignant le fils de Johann Strauss père (1804-1849). À la racine de cette danse pour orchestre, on trouve Strauss père, mais aussi Josef Lanner (1801-1843). Ce dernier était le directeur de la musique de bal de la cour impériale. Il composait des valses, mais aussi des galops et des Ländler, auxquels Strauss père ajoutera des polkas et des marches, comme la Marche de Radetzky, composée en 1848. Il y eut une véritable « dynastie des Strauss », comprenant deux frères de Johann II : Josef et Eduard. Josef (1827-1870) est le plus prolifique et doué des deux (voir sa magnifique Die Libelle), mais Eduard (1835-1916) fournit aux programmes des concerts du Nouvel An ses œuvres évocatrices en hommage aux progrès de l’époque : le train avec Bahn frei ! ; l’électricité avec la polka Elektrisch et même une polka intitulée Telephon.

Les compositeurs autrichiens les plus connus en marge des Strauss sont le pionnier Lanner et Carl Michael Ziehrer, qui aura à nouveau l’honneur du concert viennois cette année. Ziehrer (1843-1922) est notamment l’auteur de la valse Hereinspaziert, de la polka Loslassen et des valses Wiener Bürger et Weaner Mad’ln. Une vaste anthologie de ses œuvres lui a été consacrée par Marco Polo, dont le nectar a été rassemblé dans un disque Naxos. On mentionnera aussi Karl Millöcker et Joseph Hellmesberger (là aussi le fils et le père sont compositeurs, mais c’est le fils qui est connu), figure marquante du Philharmonique de Vienne.

Par contre, Philipp Fahrbach I et II n’ont jamais été programmés au concert du Nouvel An. Des 14 œuvres enregistrées par Christian Simonis pour CPO, 11 sont de Philipp Fahrbach II (1843-1894). On n’a pas encore tout exploré, car la dynastie des Fahrbach compte encore plus de musiciens que les Strauss. Pour le musicologue Norbert Rubey, « les Fahrbach ont énormément contribué à la culture musicale et au développement de la musique populaire, non seulement dans la région de la capitale, mais aussi au-delà ».

Pourquoi un tel fossé entre les Strauss et les Fahrbach ? Le musicologue estime surtout que les Strauss étaient bien mieux organisés pour vendre et faire connaître leurs créations. Si on s’accorde à penser comme lui que « l’héritage musical de la dynastie Fahrbach est moins étudié et documenté que celui de la famille Strauss et pourtant comparable sur le plan musical », le volume publié par CPO risque d’annoncer une série, Fahrbach père étant à la tête d’un catalogue de 700 partitions et son fils en ayant composé plus de 500. En tout cas, après avoir entendu 65 minutes de leur musique, on se demande comment ils ont pu être à ce point oubliés.

Le Strauss français

Quoi, la Valse des patineurs est d’un compositeur alsacien ? Peu de gens associent un nom, Waldteufel, à cette valse célébrissime. Encore moins nombreux y corrèlent un visage ou une origine. Né à Strasbourg en 1837, Charles Émile Lévy Waldteufel est aussi un « fils de ». Son père, Lazare Lévy, était violoniste et chef d’orchestre. Le nom Waldteufel (diable de la forêt) était le pseudonyme de son grand-père, Moyse Lévy, musicien ambulant dans les faubourgs de la ville.

La famille Lévy s’installe à Paris pour assurer l’éducation musicale de ses enfants. Émile, un camarade de Bizet au Conservatoire, deviendra vite, dans le Second Empire, l’équivalent parisien des Strauss viennois. La Valse des patineurs n’est pas le seul succès de Waldteufel. Amour et printemps est très reconnu, il a composé une valse sur España de Chabrier et notre valse préférée est Estudiantina.

Deux belles anthologies dominent le marché discographique : Willi Boskovsky chez EMI et, surtout, Theodor Guschlbauer sur la défunte étiquette FNAC, aujourd’hui reprise par Erato. Comme pour tout le répertoire du genre, l’étiquette Marco Polo s’est livrée à une exploration exhaustive (11 volumes) de la production de Waldteufel, travail dont le nectar a été concentré en un CD Naxos.

Champagne à Copenhague

Il y a un « Strauss du Nord » et il n’est pas manchot ! Si vous croisez la musique de Hans Christian Lumbye (1810-1874), vous vous demanderez comment vous avez pu passer à côté. Elle est tellement habile et bien troussée que vous aurez même l’impression de l’avoir finalement toujours connue. Lumbye, fils de militaire, est un surdoué de la musique, violoniste, puis trompettiste dans une fanfare militaire dès l’âge de 14 ans. Membre de la cavalerie à Copenhague, il gagne un revenu d’appoint comme adjoint du musicien de la ville (Stadtmusikant), Carl Füssel, et se met à composer danses et marches.

Son art s’enrichit lorsqu’en 1839 un orchestre viennois vient jouer du Johann Strauss père et du Lanner à Copenhague. Lumbye organise alors des « Concerts de musique à la Strauss ». En 1843, il devient à Copenhague le musicien associé aux Jardins du Tivoli, nouvellement créés sur le modèle du Prater viennois. Lumbye dispose d’un orchestre de 24 musiciens consacré aux divertissements, fêtes et bals. Son œuvre emblématique est le Champagne Galop. Plusieurs belles anthologies Lumbye ont été enregistrées et se trouvent sur les plateformes (Frandsen–EMI, Rozhdestvensky–Chandos et Peter Guth pour Unicorn, repris par Alto). Là aussi, Marco Polo a creusé le catalogue de partitions, avec 11 CD parus, et Naxos, compagnie partenaire de Marco Polo, a publié un Best of Lumbye.

Et à Berlin ?

Comme souvent en musique, on aurait pu imaginer la création d’un pôle fort à Berlin comme pendant à ce qui se passait à Vienne. Ce n’est pas vraiment le cas. Il y a certes le terreau d’une opérette berlinoise, en relais de l’opérette viennoise, mais rien de très marquant dans le genre de la valse. Cela dit, quelques excellents artisans ne méritent pas l’oubli total dans lequel ils ont été plongés. Le CD CPO consacré en 2008 à Benjamin Bilse (1816-1902) le prouve. Formé à Vienne, musicien dans l’orchestre de Strauss père à Vienne, Bilse est nommé en 1842 maître de chapelle de sa ville natale, Liegnitz en Silésie (aujourd’hui Legnica en Pologne), avant de créer à Berlin, en 1867, l’Orchestre Bilse. C’est d’ailleurs d’une scission de l’Orchestre Bilse en 1882 que naîtra le Philharmonique de Berlin ! La sélection de Christian Simonis pour CPO est impeccable.

Simonis a aussi enregistré, en 2010, une belle anthologie dédiée à Josef Gung’l et son amusant Galop des fous, un Hongrois qui a fait sa carrière en Allemagne, notamment dans les villes de cure. Si vous achetez des CD, c’est une recommandation au même titre que Bilse, juste derrière Fahrbach. Si vous cherchez cette parution sur les plateformes, c’est un casse-tête insoluble.

Notre dernier coup de projecteur ira à Richard Eilenberg (1848-1927). Comme Waldteufel, il est aux yeux du public l’homme d’une œuvre : La promenade en traîneau à Saint-Pétersbourg (Petersburger Schlittenfahrt). Contrairement aux autres compositeurs, il est né alors que Johann Strauss père était déjà mort. Le genre était donc bien ancré et évolué quand Eilenberg se spécialisa à Berlin dans le répertoire des marches, des danses et de la musique de salon et de divertissement entre la guerre de 1870 et celle de 1914. Une superbe sélection a été compilée par Simonis en 2012.

De tous nos compositeurs, il est celui qui put enregistrer ses œuvres. Mais après la Grande Guerre, l’esprit était à panser les plaies.

Références (disponibilité aléatoire en CD physiques)

Fahrbach. Valses, marches et polkas, Simonis (2021),
CPO 555 179-2

 

Waldteufel. Valses et polkas, Guschlbauer, Erato 3632972

 

Lumbye : Festival at Tivoli, Rozhdestvensky, Chandos CHAN 10354X

 

The Best of Lumbye, chefs divers, Naxos 8.556843

 

Bilse. Valses, marches et polkas, Simonis (2008),
CPO 777 341-2

 

Gung’l. Valses, marches et polkas, Simonis (2010),
CPO 777 582-2

 

Eilenberg. Petersburger Schlittenfahrt, valses et
polkas, Simonis (2012), CPO 777 342-2

 

New Year’s Concert : The Complete Works,
Orchestre Philharmonique de Vienne, Sony, 26 CD, 194397645620



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