Webdiffusions en cadeau

Marie-Nicole Lemieux et Mario Chang dans «Werther», de Massenet, à Montpellier, en webdiffusion à compter du 24 décembre à 19 h.
Photo: Marc Ginot Opéra de Montpellier Marie-Nicole Lemieux et Mario Chang dans «Werther», de Massenet, à Montpellier, en webdiffusion à compter du 24 décembre à 19 h.

Alors que le bilan de la reprise des concerts en salle est celui de la prudence plutôt que de l’engouement du public, même après les confinements pandémiques les webdiffusions gratuites ont intensément continué à nourrir la Toile.

Pour le congé des Fêtes, voici quelques idées de concerts à rattraper.

Lors des mois de confinement, la planète musicale s’était mise à diffuser gratuitement concerts et opéras. Le mouvement partait d’un très bon sentiment : offrir une musique consolatrice en période troublée et déstabilisante.

Il s’est aussi vite avéré important pour les grandes institutions internationales d’être présentes sur le marché pour occuper médiatiquement le territoire : le Metropolitan Opera pour ne pas laisser le champ libre à l’Opéra de Vienne, le Philharmonique de Berlin pour promouvoir son Digital Concert Hall…

Déséquilibres

La période a eu beaucoup de bon : le site operavision.eu, soutenu par la Communauté européenne, nous a permis de découvrir des opéras ou-bliés de Schreker ou de Rimski-Korsakov, et de nombreux mélomanes ont fait connaissance avec des artistes peu visibles en Amérique du Nord ou commençant leur carrière.

Les plus curieux ont ainsi pu fouiller dans la banque de données vidéo de l’Orchestre symphonique de Detroit pour comprendre le choix surprise du nouveau directeur musical, Jader Bignamini, et bien des mélomanes ont découvert un brillant chef de 24 ans, Klaus Mäkelä, nommé à l’Orchestre de Paris.

À partir du moment où les institutions musicales d’ici pouvaient à nouveau se produire, mais sans public, tirant exclusivement leurs revenus de billetterie de la vente de concerts webdiffusés, la problématique de la mondialisation a explosé puisque ces produits locaux, payants, faisaient face, sur un même marché, à des produits gratuits, soutenus par des structures de financement public, très différents.

Prenons deux excellents orchestres de radio en Allemagne : le Westdeutscher Rundfunk (WDR) et le Hessischer Rundfunk (HR), en d’autres termes les orchestres de Cologne et de Francfort. Ils suscitent l’intérêt par leurs récents choix de chefs : Cristian Macelaru pour le premier et Alain Altinoglu pour le second. Il est de leur mission de fournir du contenu à leurs auditeurs contribuables. Jadis, ce contenu était la musique diffusée en modulation de fréquence sur les ondes des radios WDR et HR dans le rayon d’action de leurs émetteurs. Aujourd’hui, non seulement ces radios sont sur le Web, mais les concerts, filmés, sont accessibles à la planète entière sur YouTube.

En d’autres termes, si demain Rafael Payare dirige une Symphonie fantastique à Montréal et que l’OSM souhaite vendre un accès à la webdiffusion, ce qui est la moindre des choses, la vidéo se retrouvera face à la même symphonie par Alain Altinoglu, son concurrent le plus direct dans le processus de succession à Kent Nagano, posté sur la chaîne YouTube HR-Sinfonieorchester, y compris en 4K.

S’est-on aussi posé la question de savoir si ces possibles nouvelles habitudes de consommation musicales à domicile ne pourraient pas d’ores et déjà avoir une incidence sur la frilosité du public pour les sorties au concert ?

Chefs d’orchestre

À la recherche d’idées d’explorations musicales sur le Web, creusons le sujet Alain Altinoglu, grand coup de cœur lors du processus de sélection à Montréal, mais qui a signé à Bruxelles pour l’opéra et à Francfort pour le symphonique. Intéressons-nous à son regard très souple et sensuel sur Ravel avec La valse et Daphnis et Chloé, deux écoutes importantes en matière de style. Chaque auditeur aura, ensuite, le loisir de grappiller ce qu’il veut.

Le chef le plus surprenant dont nous vous avons parlé en 2021 est le Russe Alexander Sladkovski. Le moyen le plus simple d’accéder aux vidéos de ses concerts est le site de la Philharmonie de Moscou, où il suffit de s’inscrire avec son adresse courriel. La base de données ouvre à 44 vidéos de Sladkovski, qui permettent de faire plus ample connaissance avec ce grand chef. Le dernier concert en date, du 9 décembre 2021, propose un programme anglais avec le Concerto pour violon de Britten (soliste : Alena Baeva) et Les planètes de Holst. Très recommandé : le concert du 23 septembre, avec la 11e Symphonie de Chostakovitch.

Évidemment la recherche « Sladkovsky Rachmaninov » donne accès à quelques concerts d’anthologie, parmi lesquels celui du 1er avril 2020 associant le 2e Concerto pour piano avec Denis Matsuev et les Danses symphoniques. Comme les ratages et contre-exemples sont parfois passionnants pour comprendre l’art musical : si vous souhaitez voir un moment où le train entre un chef et un orchestre déraille, le 4e mouvement de la 9e Symphonie de Schubert par Yuri Simonov le 1er octobre 2021 vaut son pesant d’or (regarder les cinq dernières minutes suffit).

Troisième chef à suivre particulièrement, Klaus Mäkelä, avec un concert monumental, capté à Hambourg. Le jeune Finlandais dirige le Concertgebouw d’Amsterdam dans les 6e Symphonies de Chostakovitch et de Tchaïkovski. C’est un moment précieux avec une très grande Pathétique.

Les concerts avec Klaus Mäkelä se multiplient. Sur YouTube aussi, on trouve une récente Nuit transfigurée à Hambourg. Le site à suivre est la Philharmonie de Paris, qui publie les concerts de l’Orchestre de Paris, dont il est le directeur musical. Le plus difficile sur ce site est de trouver la fonction de recherche, un onglet bleu à gauche de la page.

Pour l’heure, il y a une 5e Symphonie de Mahler, alors que son autre orchestre, celui d’Oslo, a publié la Première sur YouTube et Arte Concerts la 9e Symphonie.

Un dernier mot sur deux petits cadeaux récents à ne pas manquer : Jordi Savall dirigeant le Concert des Nations dans la Symphonie pastorale de Beethoven à Hambourg et la reprise, sur le site Arte Concerts, d’un concert de Bernard Haitink de 2015 où le chef récemment disparu dirigeait la 9e Symphonie de Bruckner.

Opéra

Le cadeau suprême sera la diffusion sur operavision.eu à partir du 24 décembre à 19 h du Werther de l’Opéra orchestre national Montpellier, prise de rôle de Marie-Nicole Lemieux en Charlotte, dont la chanteuse avait raconté les péripéties aux lecteurs du Devoir. Le spectacle est dirigé par Jean-Marie Zeitouni et mis en scène par Bruno Ravella. Parmi les œuvres disponibles actuellement sur le site Operavision, tous ceux qui ont été attirés par l’opéra Halka de Moniuszko, dont nous vous avons présenté le remarquable enregistrement Naxos cette année, s’intéresseront à l’autre ouvrage lyrique important du compositeur polonais : Le manoir hanté. La captation de l’opéra de Poznan tient hélas de la documentation artisanale. On peut donc regarder pour faire connaissance avec la partition, qui se situe dans la veine des opéras allemands du milieu du XIXe siècle, genre Lortzing. Si intérêt, il faudra aller vers le DVD capté à Varsovie en 2015 dans une mise en scène de David Pountney.

Les trois priorités sur Operavision sont : The Turn of the Screw à la Monnaie de Bruxelles, Osud (Le destin) de Janacek à l’Opéra de Brno dans une mise en scène du Canadien Robert Carsen et Der Zwerg (Le nain) de Zemlinsky d’après Oscar Wilde, dirigé par Lorenzo Viotti à Amsterdam. Ce dernier spectacle utilise avec grande ingéniosité les espaces, les éclairages et la vidéo.

Ces moyens techniques sont envahissants et oppressants dans le Fidelio dirigé par Raphaël Pichon sur Arte Concert, spectacle néanmoins intéressant pour la direction orchestrale, la distribution (avec Michael Spyres en Florestan) et les tentatives, même inabouties, d’actualisation, chacun pouvant juger si toute cette agitation fascine ou déconcentre.

Mais sur Arte Concert, le grand choc est la création au Festival d’Aix-en-Provence d’Innocence de Kaija Saariaho. Dans la ligne du récent Eurydice de Matthew Aucoin au Met, Innocence rappelle la fascination que peut exercer une création lyrique de notre temps.

Innocence, c’est l’irruption du thriller psychologique à l’opéra. Le point de départ est banal. Un mariage en Finlande. Le fiancé est finlandais, la mariée roumaine, la belle-mère française. Au cours du banquet, la serveuse tchèque se sent mal. Or dix ans plus tôt, une tragédie a touché ces personnages. « Les fantômes ravivent le souvenir d’un drame collectif, la culpabilité diffuse, l’innocence perdue », comme le résume le Festival.

Le chef-d’œuvre est à la fois musical et dramatique. Le voyage vaut le détour. Il n’est pas très festif cependant !

À voir en vidéo