Qu’avons-nous fait de l’année Saint-Saëns?

Grand promoteur de la musique française, le compositeur a traversé de nombreuses époques.
Photo: Palazzetto Bru Zane Grand promoteur de la musique française, le compositeur a traversé de nombreuses époques.

Le compositeur Camille Saint-Saëns, mort le 16 décembre 1921, s’est battu toute sa longue vie pour l’édification et la reconnaissance d’une musique française. Son œuvre est si foisonnante que la plupart des discophiles se concentrent sur quelques œuvres. Le portrait discographique est-il plus intéressant après cette année du centenaire de sa disparition ?

Lorsque Camille Saint-Saëns naît, en 1835, Berlioz a 31 ans et vient de composer Harold en Italie. Plusieurs de ses chefs-d’œuvre, Roméo et Juliette, le Requiem, Les Troyens et la Damnation de Faust, restent à venir.

Quand Saint-Saëns décède, Claude Debussy est enterré depuis trois ans et Ravel a écrit Daphnis et Chloé, La valse, Ma mère l’Oye, enfin la quasi-totalité de ses œuvres sauf le Boléro, les concertos pour piano, Tzigane, la Sonate pour violon et piano et L’enfant et les sortilèges.

Entre ces deux mondes, Saint-Saëns a œuvré, inlassablement, pour une idée simple : que la musique française existe et s’impose dans les salles de concert et à l’opéra.

Symphoniste à 15 ans

Paris faisait office d’aimant. Pour les brillants musiciens de Bohème, qui amenèrent Rameau à revoir son art de l’orchestration ; pour Haydn, qui y conçut une série de symphonies restées célèbres ; pour Mozart, qui condescendit même à composer pour la flûte, cet instrument qu’il détestait entre tous (le Concerto pour flûte et harpe de Mozart est ce qu’il y a de plus parisien et de plus aux antipodes de sa nature) ; Beethoven y espérait un poste et orchestrait sa 3e  et sa 5e Symphonie en fonction des goûts français.

Mais Paris était accueillante au point de s’oublier. Au début du XIXe siècle, c’était Rossini contre Beethoven. Aux Italiens l’opéra, aux Allemands les autres formes : symphonies, concertos, sonates, quatuors. Berlioz avait beau s’agiter, il était seul dans son coin. Sans Camille Saint-Saëns, peut-être la France serait-elle restée, comme l’Angleterre (n’eût été, finalement, Elgar), un pays d’accueil musical, de peu d’identité propre.

Pourtant, à ses débuts, Saint-Saëns était surtout un musicien suspect. On le trouvait trop proche de la sphère Liszt-Wagner. Comment pouvait-il en être autrement pour un adolescent de 15 ans composant sa première symphonie (celle en la, révélée par Jean Martinon en 1974), son expertiseétant nourrie des partitions des maîtres allemands dévorées au Conservatoire où il avait été admis deux ans plus tôt ?

Dès ce jeune âge et dans la vingtaine, Saint-Saëns s’attaque aux bastions : symphonies, musique de chambre et concertos pour piano, d’autant qu’il est aussi un pianiste virtuose.

Ses objectifs esthétiques en font une sorte de Brahms français, puisqu’il vise « la pureté du style et la perfection de la forme ». Ironiquement, ce géant surdoué s’est vu refuser deux fois le fameux Prix de Rome : en 1852, parce qu’il était jugé trop jeune, et en 1864, parce qu’il était trop « vieux » et n’en avait plus besoin.

Le militant

À l’âge de 35 ans, en même temps que l’avènement de la Troisième République en France (1870), Saint-Saëns passe à une phase militante de promotion de la musique française. Il s’agit pour lui de favoriser la diffusion par les sociétés de concerts en France des œuvres écrites par les compositeurs français contemporains, alors que ces sociétés privilégient encore le répertoire germanique. Le front rassemble autour de Saint-Saëns ses collègues César Franck, Gabriel Fauré, Théodore Dubois et Jules Massenet. La Société nationale de musique menée par Ernest Chausson dans les années 1880 et 1890 accueillera comme membres Debussy et Ravel.

Après avoir investi les genres colonisés par les musiciens allemands, Saint-Saëns s’attaquera à l’opéra. Mais les portes ne lui seront pas grandes ouvertes. Son premier opéra, Le timbre d’argent (1864), se heurte aux exigences du directeur de l’Opéra, notamment celle de faire chanter sa femme. Au moment de créer l’œuvre, la Maison est en faillite. Son ouvrage emblématique, Samson et Dalila (1877), sera reconnu en Allemagne et partout avant de s’imposer à Paris (1892). Saint-Saëns composera une douzaine d’opéras.

Parmi les jalons de sa carrière, l’année 1886 est particulièrement importante, puisqu’elle voit la création de la 3e Symphonie et du Carnaval des animaux. Saint-Saëns, qui auratraversé le courant de l’orientalisme (Suite algérienne, Africa, La princesse jaune, Mélodies persanes), jouera les pionniers au début du XXe siècle. Du phonographe tout d’abord, en enregistrant dès le 26 juin 1904 pour Columbia, puis en étant le premier grand compositeur de musique de film, en 1908, pour L’assassinat du duc de Guise de Charles Le Bargy et d’André Calmettes.

Au disque

Le centenaire de la mort de Saint-Saëns a eu des répercussions sur le monde du disque bien avant 2021, et fort heureusement d’ailleurs, car les projets en question auraient avorté à cause de la pandémie.

L’incidence la plus visible par le grand public a été le chamboulement de la discographie des concertos pour piano par deux pianistes en même temps : Alexandre Kantorow chez BIS et Louis Lortie chez Chandos. Nous plaçons Louis Lortie une minime coche au-dessus de Kantorow, pour son ivresse virtuose encore plus insolente.

La construction plus fondamentale, mais plus discrète, a été celle du Palazzetto Bru Zane, car elle s’est faite sur cinq années, avec divers supports et éditeurs autour de l’élargissement de la connaissance de la musique vocale. Il y eut un album chez Alpha des Mélodies avec orchestre avec Yann Beuron et Tassis Christoyannis, dirigé par Markus Poschner. Ce double album suivait de près un disque de mélodies chez Aparté par Tassis Christoyannis et Jeff Cohen.

Mais le Palazzetto a surtout ressuscité sur sa propre étiquette quatre opéras de Saint Saëns. Dans un premier temps, Les barbares (1901), sous la direction de Laurent Campellone. Puis, plus récemment, avec Véronique Gens dans le rôle-titre, Proserpine (1887), que Saint Saëns voyait comme son « œuvre théâtrale la plus avancée dans le système wagnérien ».

Le timbre d’argent, dirigé par François-Xavier Roth, fut ensuite une résurrection capitale. Le premier opéra de Saint-Saëns, composé en 1864, anticipe, dans un certain sens, Les contes d’Hoffmann d’Offenbach. Le compositeur révisa dix fois cet opéra jusqu’en 1914. Dernière parution en date : l’exotique Princesse jaune dans un enregistrement de février 2021 parfaitement couplée avec les Mélodies persanes.

Après les bonnes surprises de la discographie des concertos pour piano, l’année 2021 nous a valu une nouvelle référence des cinq symphonies (avec la Symphonie en la et la Symphonie « Urbs Roma », révélées en 1974), par Jean-Jacques Kantorow, le père d’Alexandre, en 2 CD séparés chez Bis.

Au chapitre musique de chambre, le 2e Trio par le Sitkovetsky Trio chez Bis (+ Ravel) s’impose nettement. Ni les versions de quatuors (Quatuor Sarastro) ni celles de concertos pour violon (Cho-Herzog) ne convainquent. Par contre, une interprétation de Daniel Müller Schott du Concerto pour violoncelle no 1 est à glaner dans un CD « Four Visions of France » chez Orfeo.

La grande parution est l’anthologie Warner « Camille Saint-Saëns Edition ». Il s’agit de tout ce que Warner a pu glaner dans les catalogues EMI, Erato, Teldec, Virgin… Le modèle est celui des coffrets Berlioz, Debussy ou Ravel antérieurs, avec en plus-value ce qui fait la marque des coffrets Warner : les CD historiques. Il y en a ici huit, y compris un CD complet consacré aux gravures et rouleaux de Saint-Saëns interprète. On trouve par ailleurs lesconcertos pour pianode Jeanne-Marie Darré, le Samson et Dalila de Louis Fourestier en 1946, la 3e Symphonie de Duruflé et Bour enregistrée par André Charlin et des artistes de légende tels que Cortot, Navarra, Thibaut, Munch, Fournet et Cluytens.

Pour ce qui précède, en 26 CD, l’anthologie sans égale comprend les symphonies de Martinon, les concertos de Collard-Previn (piano) et Hoelscher-Dervaux (violon), le Samson et Dalila de George Prêtre avec Jon Vickers, l’œuvre d’orgue avec Daniel Roth, des transcriptions, le plus vaste choix disponible de musique de chambre, etc.

Et ce qui fait défaut principalement (mélodies et opéras moins connus) au coffret Warner a été édité par Bru Zane, dont la mission n’est pas achevée et qui ne s’arrêtera pas en si bon chemin, tant la musique de ce volubile compositeur est gratifiante.

Parutions sélectionnées

Concertos pour piano nos 1, 2 et 4 (Lortie), Chandos CHAN 20031

 

Concertos pour piano nos 3 et 5 (Lortie), Chandos CHAN 20038

 

Mélodies avec piano, Aparté AP132

 

Mélodies avec orchestre,
Alpha 273

 

Les barbares, Bru Zane ES 1017

 

Proserpine, Bru Zane ES 1027

 

Le timbre d’argent,
Bru Zane BZ 1041

 

La princesse jaune,
Bru Zane BZ 0145

 

Symphonies nos 1 et 2 etSymphonie en la majeur,Bis-2460

 

Symphonie en fa majeur « Urbs Roma »et Symphonie no 3,
Bis-2470 Trio n° 2, Bis 2219

 

Concerto pour violoncelle, Orfeo C988211, « Édition Saint-Saëns », Warner 34 CD 0190296746048


En concert

Hervé Niquet dirigera L’enfance du Christ de Berlioz avec l’OSM à la Maison symphonique mercredi 22 décembre à 19 h 30.



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