Barnatan et Payare sous l’oeil des caméras

Inon Barnatan et Rafael Payare le 8 décembre 2021
Photo: Antoine Saito Inon Barnatan et Rafael Payare le 8 décembre 2021

Rafael Payare était de retour à la tête de l’OSM pour un programme Tchaïkovski-Sibelius si attractif qu’il a été capté par les caméras de Radio-Canada. Le chef s’est laissé aller à son enthousiasme. Celui du pianiste Inon Barnatan a été débordant.

L’accès au concert de l’OSM, mercredi soir, avait des airs de passage à la douane de l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, puisque la file d’attente du contrôle des billets allait bien au-delà de la distance de la Maison symphonique à la sortie du métro. Lorsque le contrôle des passeports vaccinaux s’effectue au Salon rouge, avant la vérification des billets, le flux est décidément mieux réparti que lorsque, comme dans le cas présent, le goulot d’étranglement se réduit à la seule Maison symphonique.

Redondance

Une fois dans la place (le concert débuta avec 15 minutes de retard, heureusement), on constatait la présence des caméras de Radio-Canada, y compris une girafe. Nous avions déjà demandé à l’OSM de prévenir le public en amont des concerts se muant en séances de tournage afin que les mélomanes puissent en toute connaissance de cause décider d’y assister ou non. Le problème n’était pas ici les discrètes caméras, mais les épouvantables ronronnements continus des transformateurs des projecteurs.

Puisqu’on est à considérer la captation, dont on ne peut que se réjouir, en espérant que la musique ne sera pas saucissonnée lors de la diffusion par des publicités entre chaque mouvement, il faut tout de même remarquer que, hors spectacles avec Fred Pellerin, Radio-Canada a tourné, de mémoire, en 14 ans de Kent Nagano, un Messie, un mouvement de 9e de Beethoven avec des acrobates, un concert Mendelssohn-Schumann pour ses adieux et… un 1er Concerto de Tchaïkovski avec Lang Lang, « la » top vedette mondiale.

Rafael Payare débarque et on « enrichit » la vidéothèque par… un 1er Concerto de Tchaïkovski avec Inon Barnatan. Sans même parler de désespérant manque d’originalité, que cherche-t-on à documenter ? Une perte de statut ?

Le concert n’a pas été filmé en entier : au moment de la 1re Symphonie de Sibelius les cameramen étaient absents. Par ailleurs, la Symphonie classique de Prokofiev avait été rajoutée au menu. D’après le site Internet de l’OSM, elle ne sera pas jouée lors des concerts de samedi. Cela veut-il dire que seule cette soirée a été filmée ?

Sens du panache

Sujet principal de la captation, le 1er Concerto de Tchaïkovski a été tonitruant, plein d’éclat, voire d’esbroufe. Le plus beau moment en fut le 2e mouvement, car le tempo en était judicieusement fluide et les qualités pianistiques d’Inon Barnatan lui permettaient de faire une vraie digression prestissimoleggiero. Ce passage très difficile permet de distinguer « ceux qui peuvent » de « ceux qui ne peuvent pas ».

On ne niera pas à Barnatan le sens du panache. Il cherche à en mettre plein la vue, par exemple dans le 1er mouvement en enchaînant des cascades d’accords sur un tempo encore plus rapide que celui où l’amène l’orchestre. C’est totalement gratuit, inutile, lui fait gommer le ralenti de fin de la section et l’amène à brutaliser la transition avec l’idée musicale qui suit. Mais c’est pianistiquement solide, comme d’ailleurs la très large majorité de ces foucades personnelles. Par contre, dans des passages auxquels Barnatan n’a pas décidé de réserver un sort, là se glissent des dérapages et approximations. Il y en a d’ailleurs d’emblée sur le respect des indications du compositeur.

On rêve, dans ce type de partitions (cela vaut autant pour le Concerto pour violoncelle de Dvorak), que les solistes respectent juste ce qui est écrit. On rêve surtout de réentendre, maintenant qu’elles sont en carrière, Nareh Arghamanyan et Beatrice Rana dont les interprétations lors des Concours musicaux de 2008 et 2011 n’ont pas été dépassées depuis une décennie.

Mais qu’on ne s’y méprenne pas : tout ceci avait de la technicité et du tonus (on est très au-dessus de ce qu’on a entendu maintes fois), avec, aussi à l’orchestre, un peu de débraillé, l’incident le plus cocasse étant la timbale qui devrait arriver en crescendo, « boum », sur le début de la cavalcade finale du piano et qui avait fini ses petites affaires 1 ou 2 mesures avant.

Côté symphonique, après une légère inertie de mise en route (bois), la Symphonie classique s’est de mieux en mieux déroulée avec un excellent Finale, ce dernier se distinguant par des traits qui fusent au travers de la ligne musicale un peu comme des éclairs zèbrent un ciel d’été. Rafael Payare a bien relayé cet effet.

Quant à la 1re Symphonie de Sibelius, face à la méticuleuse construction de Yannick Nézet-Séguin, Rafael Payare a opté pour une lecture plus sanguine, notamment dans le dernier mouvement d’une très grande générosité sonore de la part de l’orchestre. Le chef n’est toutefois pas parvenu à créer les atmosphères du 2e mouvement, méthodique et respectueux, mais froid.

Ce dont on rêve maintenant, ce sont de profondes et longues séries d’immersion et de travail de Payare à l’OSM pour que, aussi, petit à petit, mais pas trop lentement, la finition soit à la hauteur de l’enthousiasme et de la bonne volonté.

Les élans passionnés de Tchaïkovski et Sibelius

Prokofiev : Symphonie n° 1. Tchaïkovski : Concerto pour piano n° 1. Sibelius : Symphonie n° 1. Inon Barnatan (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Maison symphonique, mercredi 8 décembre. Reprises samedi à 14h30 et 19h30. Diffusion radio et télévision 23 avril 2022.

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