Babayan et la lumière de Bach

Sergei Babayan
Photo : Marco Borggreve Sergei Babayan

Le concert de Sergeï Babayan au Festival Bach, jeudi, était très attendu, avec à la clé un second marathon pianistique après les Partitas par Martin Helmchen, dimanche. Cette fois, le résultat fut autrement plus concluant.

Sergeï Babayan voyait son exécution du Clavier bien tempéré à l’église unie Saint-James comme une sorte de rituel. L’église était plongée dans un noir complet. Des projecteurs rouges placés sous le piano, une seule petite lumière éclairait le visage du pianiste et le clavier. La seule chose pas vraiment prévue fut le déclenchement de bruits de type compresseur sur la droite de l’église aux 8e et 19e Prélude et Fugue ainsi que quelques bruits intempestifs pendant le concert dus au fait que des petites bouteilles en verre contenant des messages de bienvenue de la part du Festival se renversaient sur les bancs en bois. Mais le public mérite un grand coup de chapeau pour son silence et son respect.

Romantique et contrasté

Dès le 2e des 24 préludes, Sergeï Babayan donne le ton de la soirée : cela va être un Bach avec de l’aplomb, de la carrure et du piquant. Il se démarque en cela de l’interprétation d’un grand spécialiste, András Schiff (ECM), plus « rond », plus coulé. Babayan mise davantage sur les contrastes.

On pourra le qualifier de « romantique » dans la mesure où il est évocateur à travers ces contrastes exacerbés qui donnent intrinsèquement des caractères aux préludes et fugues. Mais il ne « romantise » heureusement pas Bach en forçant l’expression.

Bien des caractéristiques très intéressantes sont à relever. Il était évidemment fascinant de scruter la manière dont Babayan allait traiter l’instrument par rapport à Martin Helmchen, qui s’était privé des pédales pour n’user que des doigts. Babayan ne rentre (évidemment) pas dans cette impasse et par un usage savant des pédales obtient un son ni trop sec ni trop résonant.

Dans Le clavier bien tempéré, comme dans les Variations Goldberg d’ailleurs, la manière dont le pianiste nous guide à travers les méandres du contrepoint est très importante. Il y a eu, un temps, une mode de « pilonner » le contrepoint pour faire grassement faire ressortir les phrases. Rien de cela, heureusement, jeudi. D’ailleurs la coulée contrapuntique va de pair avec la coulée musicale et c’est dans l’équilibre et l’égalité des flux que Bach peut exercer sa fascination. Ce fut le cas.

L’unité du propos était accentuée par des enchaînements très étudiés, évidemment entre les préludes et les fugues, mais aussi et surtout entre les fugues et les préludes subséquents, comme pour plonger l’auditeur instantanément d’une atmosphère à l’autre. On citera en exemple le 8e Prélude et fugue, rendu fort grave et dense par Babayan, enchaîné comme dans un souffle unitaire au 9e Prélude adouci, comme sur un nuage.

Grande soirée, évidemment, même si dans la dernière fugue on ressentait que la tâche avait fini par être titanesque.

Festival Bach

Le clavier bien tempéré (Livre I). Sergeï Babayan. Église Unie Saint-James, jeudi 2 décembre 2021.

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