Dans le quartier de Marie-Annick Lépine

Le nouvel album de Marie-Annick Lépine est particulièrement bien soupesé, œuvre de tendresse et de vérité, de sagesse et de liberté, de tristesse et de légèreté.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le nouvel album de Marie-Annick Lépine est particulièrement bien soupesé, œuvre de tendresse et de vérité, de sagesse et de liberté, de tristesse et de légèreté.

Marie-Annick Lépine, anxieuse de nature, n’a pas eu le temps de s’en faire. C’est comme si on l’avait téléportée à L’Assomption après le dernier rappel. De trois fois le Centre Bell triomphal avec les Cowboys Fringants (45 000 spectateurs, c’est du monde !) à la promo d’un troisième album solo plus que perso, une petite moitié de semaine plus tard, ça donne le vertige, non ? Mais non. « Le lendemain du samedi soir au Centre Bell, j’étais à une fête d’amis pour mes filles aux quilles à Repentigny, avec des blacks lights et de la musique dance. Je suis retombée sur terre assez vite merci, avant même de penser à la sortie de mon disque ! »

Elle sourit de son bord de l’appli FaceTime, pouffe d’un rire particulièrement joyeux, même pas étourdie. Pour elle, c’est ça, la vie. Pas la routine, quand même, le contraste est plus extrême que d’ordinaire — l’ordinaire extraordinaire des Cowboys Fringants ! —, mais pas vertigineux. C’est le côté terre à terre du groupe, bien enraciné dans son grand Repentigny, là d’où tout est parti, là où tout revient (avant de repartir). Équilibre nécessaire, comme pour tout le monde, quoiqu’à la puissance 45 000. Ce troisième album de Marie-Annick, intitulé Entre Beaurivage et L’Ange-Gardien (les rues qui ceinturent son quartier d’enfance à L’Assomption) est un disque particulièrement bien soupesé, œuvre de tendresse et de vérité, de sagesse et de liberté, de tristesse et de légèreté.

« C’est un projet que la pandémie a permis, un disque né de l’ennui, du besoin de faire quelque chose. Pour retrouver mon équilibre, justement. » C’était aussi, à 43 ans, le moment de regarder derrière et devant. « Ça se met à te frapper plus fort. Les cancers qui sortent de partout, pas juste chez les proches, mais chez ceux qui nous écrivent : on est une communauté, la gang des Cowboys, ce qui arrive aux gens qui nous suivent et nous soutiennent, ça nous touche. Mes parents vieillissent, ne pourront pas toujours rester à la maison de L’Assomption. » Elle en a fait une chanson à la fois très belle et un peu triste, Tu veux rester : « Entre Beaurivage et L’Ange-Gardien / je vois ton chagrin […] Les cèdres ont grandi / les enfants partis / mais tu veux rester ».

C’est un projet que la pandémie a permis, un disque né de l’ennui, du besoin de faire quelque chose. Pour retrouver mon équilibre, justement.

 

Elle a profité de ce temps suspendu pour coudre tranquillement sa courtepointe d’émotions et de constats, avec l’aide de Pierre Fortin et Jean-Sébastien Chouinard, avec la voix de Catherine Durand (et parfois les chœurs des Cowboys). Fine confection. Musique attentionnée. Sens aigu de la finition. L’album s’ouvre et se clôt sur des pièces instrumentales, Rue Beaurivage et Boulevard de L’Ange-Gardien : ambiance flottante au départ, sons à l’envers, esprit Pink Floyd, un peu machine à remonter dans le temps. La fin berce, paisible et réconfortante. « On les a faites à la fin, quand on avait toutes les chansons. Ça donne une direction, je pense. Cet album, on y entre et on en sort. » Autant de fois qu’on veut. Éternel recommencement.

Compassion et lucidité

« J’emporte en bagage / que le nécessaire / l’amour et le doute / pour contrer les naufrages / Je reste sur terre / pis je mange mes croûtes / Sera longue la route / j’espère / J’emporte le courage / d’une nouvelle mère / Je fais de mon mieux / pour contrer les mirages / Je reste sincère / l’air pas trop sérieux / La vie est un jeu / j’espère ». Ainsi décrit-elle le voyage aller-retour de la vie dans Quand les outardes reviennent. En folk-rock de route. « Je finis toujours par revenir à la maison. »

Chemin balisé, parcouru. Renouveau potentiel, sentiment d’espoir, mais sans aveuglement. Le monde est beau pis laid : c’est le titre d’une chanson, au cœur de l’album. Marie-Annick chante de « faire confiance à la vie / même si même si » autant qu’elle chante « comme la sécheuse je mange mes bas ». Compassion et lucidité se côtoient. « Dans la vie, on reste seuls dans nos décisions. Mais on est seuls avec d’autres. Que ce soit un groupe de musique ou des amis d’enfance, que ce soit les voisins, la famille, les enfants, on est liés. Que ce soit un quartier, une ville, un pays, on est liés. Cet album, c’est le mien, et c’est celui de tous ceux qui y ont participé. » L’équilibre, comprend-on, est affaire de conscience et d’humanité.

 

Entre Beaurivage et L’Ange-Gardien

Marie-Annick Lépine, La Tribu

À voir en vidéo