L’ode à Laval de Luc De Larochellière

Un livre-disque pour se rappeler que, là d’où l’on vient, c’est (presque) toujours beau comme l’enfance.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un livre-disque pour se rappeler que, là d’où l’on vient, c’est (presque) toujours beau comme l’enfance.

De l’autre bord du pont Viau, c’est merveilleux. Ça ne se voit pas de Montréal, mais ça vaut pourtant le coup d’œil. On entre de plain-pied dans un paradis de l’imaginaire, une sorte d’Atlantide sauvé des eaux marécageuses par le béton des fondations, un Eldorado du bungalow, un Shangri-La du centre d’achats, un pays enchanté à l’appellation si belle qu’elle se lit dans les deux sens : Laval. Un monde enchanté à chanter, ce qui va de soi puisqu’il y a « chanté » dans le mot « enchanté ». Imaginez quand on est chanteur et que l’on vient de ce lieu enchanteur, on est prédestiné. On est « né du bon bord / Du bord de l’Amérique / De l’Amérique du Nord / Le royaume apathique », comme le chante Luc De Larochellière, le chanteur en question, depuis plus de trente ans.

Un lieu si inspirant qu’il en est sorti, le grand Luc, au plus maudit. Dès qu’il a pu, il est devenu Montréalais d’adoption, Montréalais au point de mentir sur son origine. « Quand on me demandait d’où je sortais, je disais que je venais de Montréal », ose-t-il avouer trente ans plus tard, en entrevue au Devoir. « Ça a pris du temps avant que j’assume ma provenance. Le regard des autres était déjà extrêmement péjoratif, c’était un peu inadmissible dans le curriculum vitæ d’un chansonnier. » C’est bien pour ça qu’il a baptisé son projet d’album et de livre illustré d’un nom un peu pompeux, à la limite du grandiloquent : Rhapsodie lavalloise. Un peu beaucoup pour se pardonner lui-même.

Ne rien reconnaître, sinon soi-même

 

Avant que le projet prenne forme, taraudé par son vieux déni, ce refus de l’origine qui virait à l’occultation maléfique, il a décidé d’y retourner. Dans son Laval à lui. L’ancien chez lui parental. Au moins une journée. En pandémie, il se trouve qu’il avait du temps pour se retrouver. Il a donc loué une auto, indispensable véhicule à Laval-des-Rapides, le nom le dit, c’est pas Laval-des-Lents, et c’est bigrement pratique pour aller « tourner autour de [son] nombril », comme il l’écrit dans le livre-disque.

Reparti de Rosemont, le périple l’a mené à Ahuntsic, puis il a traversé le pont Viau. Pour se rendre compte de quelque chose d’inattendu : il n’a presque rien reconnu. Et des pans entiers avaient cruellement disparu. Dont la « dernière maison de mon grand-père De Larochellière », maison qui a été rasée lors de la construction du métro Cartier.

Comme quoi il était urgent de se rappeler. Ainsi naquit, avec la rapidité du flot des souvenirs retrouvés, sa Rhapsodie lavalloise, « livre / disque / objet d’art », selon la description de Pierre Huet dans son mot d’introduction. Une rhapsodie pas du tout bohémienne, où Luc De Larochellière, du haut de ses 55 ans, rend un hommage plus que dû à l’univers exaltant et asphalté de ses dix ans. « Je vous offre donc cette ratatouille d’histoires vraies, de fantasmes, de légendes urbaines et de réflexions existentielles (ma spécialité !) en lien avec mon enfance de petit banlieusard québécois », écrit-il dans le long chapitre où il explique sa démarche.

« J’ai longtemps pensé que c’était nulle part, Laval », ajoute-t-il, commentaire par-dessus l’explication. Sujet riche, finalement. « Aujourd’hui, il y a une vie culturelle à Laval, ça a évolué, mais quand j’étais jeune, c’était vraiment une ville-dortoir, qui servait à élever les enfants dans de bonnes conditions, avec tout ce qu’il fallait : le terrain, la piscine, le sous-sol fini ou pas, les rues tranquilles. T’étais pas à Laval, t’étais dans une sorte de garderie grande comme une île, en sécurité pour grandir droit. »

Le désir pousse mieux dans la banlieue

 

Du désir de Montréal à la redécouverte de son Laval, le constat était frappant : il s’est passé durant ces années-là quelque chose de fondamental. Quelque chose comme un ensemble vide à remplir. « Laval m’a construit, m’a projeté dans le reste de ma vie. Avec le recul, en écrivant les chansons qui composent ma Rhapsodie, je pouvais voir enfin clairement tout ce que mon enfance lavalloise m’avait donné. Contrairement à la gang de Beau Dommage qui, au début de la vingtaine, avait juste envie de chanter leur Montréal, de le décrire au quotidien. Pour moi, aller à Montréal, c’était la grande aventure. C’était exotique. »

Ce regard sur l’ailleurs était exacerbé par cette vie lavalloise où il fallait compenser en imagination, dans le sous-sol, dans la cour, dans la rue, ce qui ne s’y trouvait pas : nécessité, mère lavalloise de l’invention.

Il y avait certes des vélos siège banane à Montréal, mais c’est en banlieue qu’ils prenaient la rue au complet. « Nos vélos devenaient des motos, des chevaux, et nous, des motards, des pilotes ou des chevaliers. Quelle inventivité ! écrit-il. C’est probablement assis sur un siège banane que j’ai senti en moi, pour la première fois, cette impression de sortir de mon corps, ce désir de transcendance et peut-être d’éternité. »

Laval m’a construit, m’a projeté dans le reste de ma vie. Avec le recul, en écrivant les chansons qui composent ma Rhapsodie, je pouvais voir enfin clairement tout ce que mon enfance lavalloise m’avait donné.

Trois façons de communiquer

À chaque chapitre du livre illustré (« peinture et dessin sur collage », précise-t-il) correspond une chanson. Même propos, mais condensé, rimé, arrimé à une musique idoine. « Sur toutes les rues les avenues / Les roues qui font clac clac clac clac clac clac clac / Sur toutes les rues les avenues / Tout en criant : Allez ! Allez ! Tous à l’attaque », chante-t-il sur un rythme trépidant, avec un refrain qui s’envole.

Ainsi sauve-t-il de la noyade L’enfant dans la piscine ; l’illustration fait penser à Ben (Dustin Hoffman) sur son matelas soufflé dans Le lauréat, film célébré de 1968, réalisé par Mike Nichols. On entend presque la musique de Simon et Garfunkel. La mélodie de Luc n’est pas si différente, picking électrique. Le synthé de Vincent Réhel nous signale qu’on est plutôt dans les années 1970.

Tous les Big Jim et les GI Joe, pareillement, sont les figurines d’après la guerre du Vietnam : on avait ajouté des cheveux et des barbes aux soldats pour en faire des explorateurs, qui affrontaient des alligators et des serpents à sonnettes. « Ces bonshommes en plastique deviendront, dans mon enfance, les acteurs principaux de ce que je pourrais appeler “mon univers de retranchement” », écrit-il. « Tous mes Tonka sont à leur chantier / Et dans mon monde il fait beau / Tous les Big Jim et les GI Joe / Restent là pour m’y protéger », chante-t-il. Texte, illustration, chanson se parlent.

L’occasion saisie

Déjà, pour son premier livre illustré, Homme de paroles et d’images, paru en 2020, les griffonnages ornant trente ans de cahiers du parolier aux doigts hyperactifs avaient accompli leur destin. Luc a tout naturellement eu « le goût de continuer ». Cette fois, ce sont des photos d’enfance, des objets découpés dans les catalogues, des photos de lui-même regardant aujourd’hui l’enfant qu’il était, qu’il a trafiqué fort artistiquement, perfectionnant sa technique bien au-delà de ce qu’il considérait au premier essai comme un bricolage naïf. Luc De Larochellière peint et dessine comme il compose, comprend-on. Maîtrise et sensibilité.

« J’ai pas le réflexe nostalgique. Moi, c’est plutôt l’inverse. Quand c’est fini, c’est fini, je passe à autre chose. Mais la pandémie s’éternisant, je trouvais tellement le présent déprimant que je me suis dit que c’était l’occasion de regarder en arrière un peu. » L’observateur de société, le champion de la transposition en chanson d’états des lieux ne voulait surtout pas écrire de chansons sur la pandémie dans le monde.

« En même temps, je n’avais jamais ressenti le besoin de m’épancher sur ma jeunesse, nuance-t-il. Il y en a qui en font des carrières, de leurs souvenirs d’enfance. Moi non. J’ai saisi l’occasion, ça m’a fait du bien, c’est assez. » Il a retraversé le pont Viau et rallié Rosemont. « Là, avec les ruelles vertes, les enfants ont à nouveau un terrain de jeu, qui n’est pas l’écran des jeux vidéo. Il y a beaucoup de jeunes familles. Une communauté s’est créée. On y est bien. » Et l’enfant Luc, lui ? « Si mon enfance est restée à Laval, l’enfant, lui, m’a suivi », écrit-il. Et ne le quittera plus.

Rhapsodie lavalloise

Luc De Larochellière, les Disques de la cordonnerie. Livret de 48 pages et disque de 12 chansons (en CD ou en 33 tours), 2021.

À voir en vidéo