Wilhelm Furtwängler, le roi de la jungle

Le coffret de Warner Classics dédié au chef devrait tout clarifier. En théorie.
Photo: Fleischmann / Warner Le coffret de Warner Classics dédié au chef devrait tout clarifier. En théorie.

Wilhelm Furtwängler fut, avec Toscanini et Karajan, le plus éminent chef d’orchestre du XX siècle par l’empreinte qu’il a laissée dans le monde de la musique et dans l’imaginaire collectif. Warner Classics publie « The Complete Wilhelm Furtwängler on Record », un coffret de 55 CD. Cette parution mêle pour la première fois le legs His Master’s Voice et Polydor-Deutsche Grammophon, plus les quelques disques Telefunken et Decca, enregistrements de studio et « lives commerciaux », des concerts choisis pour être édités en disque.

Au cœur de cette légende se mêle l’Histoire avec un grand « H ». À 36 ans, en 1922, Furtwängler succédait au légendaire Arthur Nikisch comme chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Il a donc été à sa tête durant le régime nazi, son cas inspirant à István Szabó un film, Taking Sides (2002), tiré de la pièce de Ronald Harwood.

Le sens de la forme

La parution de coffret n’a donc pas manqué d’être le terrain de jeu du énième procès posthume, par exemple dans le New York Times (« A Conductor’s Impossible Legacy »). La posture morale à bon compte évite de parler de musique et d’approfondir le vrai sujet, pourtant si vaste, du legs artistique et du coffret publié. Alors une fois pour toutes, Furtwängler a été dénazifié ; contrairement à Karajan, il n’avait pas sa carte du parti et n’a pas menti à ce sujet, et « il est bien connu qu’il aida les musiciens juifs de son orchestre autant qu’il le put » pour citer une lettre de Yehudi Menuhin, le 4 décembre 1945. Pour ceux qui veulent approfondir, il y a les ouvrages de Fred K. Prieberg, Musik im NS-Staat ou Die Kraftprobe.

La Deuxième Guerre mondiale nous permet cependant de rappeler que les « enregistrements de guerre »de Furtwängler, d’une tension inouïe, dont les bandes avaient été accaparées par les troupes russes en 1945 et rendues à l’Occident en 1989 à la faveur de la Glasnost, ont été réédités par Deutsche Grammophon en 1990, puis par le Philharmonique de Berlin plus récemment. Ne faisant pas partie de la discographie officielle, ils ne figurent pas dans ce coffret, qui vise à regrouper les enregistrements réalisés en vue d’un disque.

Qu’est-ce qui rend Furtwängler pertinent ou singulier aujourd’hui ? Grand penseur, philosophe de la musique, Furtwängler fustigeait à la fois la « pose » des chefs d’orchestre et le « fanatisme de la lettre », qui lui semblait une démarche scolaire. Il oppose la vision d’ensemble à la « frénésie du détail » en déclarant : « Le sens de la forme est ce qui fait la nature de la musique, ce qui distingue l’art de la fabrication. » Furtwängler est donc un grain de sable à notre époque, qui sanctifie l’objectivité et le soin obsessionnel du détail.

« Jeu sémantico-contractuel »

Jusqu’où peut-on tolérer un certain flou, au profit de la « grande vision » ? La 3e Symphonie de Brahms est parfois prise en exemple par les observateurs critiques à l’égard de Furtwängler pour fustiger sa supposée négligence dans la réalisation musicale.

Et c’est là, exactement, que ce coffret provoque une prise de conscience majeure. Car le mélomane découvre en 2021, par une sorte de jeu sémantico-contractuel, dont il ne pouvait connaître ou maîtriser les arcanes, qu’il n’y a pas d’intégrale Brahms de Furtwängler.

En 2011, EMI publiait un coffret de 21 CD « Wilhelm Furtwängler — The Great EMI Recordings ». On y trouvait l’habituelle intégrale des symphonies de Brahms, avec la 3e Symphonie du 18 décembre 1949. Celle-ci est éditée par HMV/EMI depuis 1959 (Pathé FALP 543). Or on ne trouve ici que les Symphonies nos 1 et 2. Comment un « Great EMI Recordings » peut-il subitement ne plus faire partie d’un « Complete Furtwängler on Record » ? La question se pose à l’identique avec les « Complete Furtwängler Recordings on DG and Decca » parus en 2019.

Le coffret désoriente donc, d’autant que l’absence d’index des œuvres ajoute à la confusion. En fait, l’intégrale des symphonies de Brahms EMI était constituée a posteriori, tout comme une grande partie du legs publié par DG. Aucun Bruckner, à part l’Adagio de la 7e n’est « On Record ».

Mais alors, si c’est volontairement qu’il n’y avait pas d’intégrale Beethoven ou Brahms et que celles-ci ont été constituées post-mortem par l’entremise d’accords avec les ayants droit, on en viendrait à avoir un éclairage fascinant sur le jugement musical porté aujourd’hui sur Furtwängler.

Pour reprendre l’exemple de la 3e Symphonie de Brahms, si Furtwängler ne l’a ni enregistrée ni autorisée, comment peut-on dire : « Furtwängler était brouillon et aveugle », alors que l’analyse véritable serait « Furtwängler était lucide, car il savait très bien que le niveau de la majorité des concerts enregistrés ne se prêtait pas à la reproduction » ?

La discographie « officielle » de Furtwängler (au sens d’enregistrements publiés par DG, EMI ou Decca) est pleine de « lives commerciaux ». En 2019, Universal nous vendait encore sous couvert des « Furtwängler Decca Recordings » une 4e Symphoniede Bruckner qui n’est en rien un « Decca Recording », mais un concert de 1951 édité à compter de 1973 par Decca. Le présent coffret nous apprend donc qu’il y a deux types de « lives commerciaux » que rien ne nous permet de discriminer.

Lumière illusoire

Stéphane Topakian, grand connaisseur de l’art et de la discographie de Furtwängler et coordonnateur du coffret, a rendu ce legs incontournable en tandem avec l’ingénieur de son Christophe Hénault. Car l’atout clé de ce coffret est son complet rematriçage. À l’encontre de la philosophie sonore habituelle d’EMI, consensuelle, filtrée et opaque, Hénault et Topakian ont cherché à « extraire le plus de musique possible, sans tricher ». Voilà un précepte qui nous donne enfin des aigus et des violons.

Hélas dans le contenu et son articulation, le présent coffret est moins vertueux qu’il en a l’air. Alors que l’on en attendait la clarté, il n’est qu’une lumière illusoire dans un tunnel sans fin.

Il tombe dans les mêmes travers et contient non pas ce qui a été approuvé, mais tout ce qui a été enregistré dans le but d’en faire un jour (peut-être) un disque. La 9e de Beethoven à Londres en 1937 (enfin restaurée correctement) a été enregistrée par HMV mais, nous écrit Stéphane Topakian : « Walter Legge avait bien l’intention d’en faire un disque. […] Furtwängler n’a pas eu à l’approuver ; d’ailleurs on ne lui a pas soumis le bébé. […] Techniquement, c’était jugé insuffisant. » C’est au mieux un CD bonus, pas, en CD 5, un jalon de la discographie officielle du chef.

Idem pour les extraits du Ring en 1937 à Londres en « official première release ». Ils n’ont jamais fait partie du legs de Furtwängler. Chef et label avaient renoncé à publier quoi que ce soit, nous a écrit M. Topakian qui croit toutefois « sincèrement que Warner (après de longues délibérations ensemble) a eu raison de publier ces extraits ».

Et la Passion selon saint Matthieu de Bach ? Dans les 30 ans suivant lamort du chef, HMV s’est soucié de tout sauf ça, mais dans « The Complete Wilhelm Furtwängler on Record », ce concert d’avril 1954 devient sous nos yeux un « enregistrement de radio destiné à un disque ». Furtwängler, mort en novembre 1954, l’aurait-il approuvé, malgré la désespérante basse Otto Edelmann ? Pure conjecture.

Enfin, le coffret entérine des mythes quand il le faut bien. Quand Furtwängler est mort, EMI n’avait pas de Neuvième de Beethoven (preuve que celle de 37 était loin et oubliée). Celle de la « réouverture de Bayreuth » en 1951 a été rescapée, mais cela aurait pu être celle du 22 août 1954 à Lucerne. C’est un choix a posteriori. Entorse habile et honorable à la ligne, car document publié prioritairement dès 1955.

Parmi quelques inédits, le plus intéressant est une Valse de l’Empereur (Vienne, janvier 1950), recalée car, dépassant 10 minutes, elle ne rentrait pas sur 2 faces de 78 tours. Cette prise inconnue représente donc le « vrai tempo » de Furtwängler dans cette œuvre.

Au-delà du coffret, n’oublions jamaisque l’art de Furtwängler est aussi documenté par des concerts qui parfois surpassent ses enregistrements officiels ou commerciaux. Même si la 9e de Bayreuth est justement légendaire, celle de Lucerne en est un exemple. Il en va de même pour la fabuleuse 1re de Brahms de Hambourg du 27 octobre 1951 ou de la Symphonie Héroïque de Beethoven à Vienne en décembre 1944.

Finalement, « le » coffret Furtwängler, si vous êtes un amateur, est virtuel : c’est la liste que vous vous constituerez au fil des ans sur votre service d’écoute à la demande.


En concert

Nicolas Ellis et l’OM mettent
un point final au Festival Bach, dimanche à 16 h à la Maison symphonique.

 

Emanuel Ax joue Chopin mardi à 19 h 30 à la salle Bourgie. Rafael Payare est de retour à Montréal mercredi à 19 h 30 et samedi à 14 h 30 à la Maison symphonique.


The Complete Wilhelm Furtwängler on Record

Warner, 55 CD, 0190295232405



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