Labadie-«Art de la Fugue»: le tour de force

Bernard Labadie
Dario Acosta Bernard Labadie

Les Violons du Roy et Bernard Labadie jouaient jeudi soir L’art de la fugue à la salle Bourgie dans le cadre du festival Bach et dans une transcription du chef québécois. Une soirée fascinante.

Énigmatique Art de la fugue. Autant débuter ce compte rendu par un aveu. Adolescent et mélomane débutant, j’étais persuadé que L’art de la fugue était une œuvre orchestrale de Bach, tout simplement parce qu’elle figurait dans un coffret Bach de microsillons dirigés par Neville Marriner, fleuron de mon premier Noël de discophile naissant. Un recueil de lettres du chef Hermann Scherchen me fit découvrir très vite qu’il en existait une autre orchestration, signée par le Suisse Emile Vuataz.

L’anecdote ne vise évidemment pas à raconter ma vie personnelle. Elle a une utilité en tant qu’exemple édifiant. D’abord, l’angle de vue initial sur une œuvre musicale est celui que les hasards de la vie nous offrent. Nous cheminons ensuite avec cette œuvre et ses interprètes, ce chemin étant souvent passionnant. Ensuite, L’art de la fugue à l’orchestre est potentiellement une porte d’entrée fort intéressante pour apprivoiser cette complexe partition.

À la conjonction de ces deux enseignements, il y a deux considérations. Premièrement, il n’existe pas une « vérité » ou un « ordre des choses », qui serait L’art de la fugue comme œuvre pour clavier (clavecin ou piano), le reste tenant de l’avatar ou de la dilution, l’orchestration étant l’ultime forme de renoncement à la pureté intellectuelle.

Deuxièmement, il est donc tout à fait possible de prendre L’art de la fugue « à l’envers », par le prisme de l’orchestre et de la diversité instrumentale. Il devient alors même passionnant de faire de cette diversité, et donc des diverses orchestrations, un terrain d’études, qui s’avère quasiment inépuisable.

Un cheminement dans le temps

 

Avant Marriner, il y avait non seulement Vuataz, défendu par Scherchen, mais un certain Isaacs qui avait concocté une version que dirigeait le fameux Karl Munchinger. L’art de la fugue était alors un cérémonial lent et étale un peu dans l’esprit de la componction de la Passion selon saint Matthieu par Otto Klemperer.

Tout cela pour dire que le travail de Marriner, assisté par Andrew Davis, au milieu des années 1970 était vivifiant. Si nous le mentionnons, c’est aussi parce que nous avons toujours eu l’impression qu’il ouvrait la voie à celui de Bernard Labadie en introduisant l’idée de confier à l’orgue ou au clavecin (Christopher Hogwood dans l’enregistrement Marriner) des segments, sortes de retours à un noyau musical, après lesquels l’orchestre pouvait à nouveau se déployer.

Si le chef anglais ne renonçait pas aux bois. Vingt-cinq ans après Marriner, Bernard Labadie a proposé une adaptation pour cordes, les canons étant assumés par un positif ou un petit orgue. Certains contrepoints sont joués par de petits ensembles.

 

Le mélomane peut aujourd’hui comparer sur les plateformes d’écoute à la demande la version Labadie avec celles, notamment, de Jordi Savall (avec des instruments à vent), d’Ottavio Dantone et l’Accademia Byzantina et de l’Akademie für Alte Musik, autant de versions érudites et passionnantes. Chaque écoute est un nouveau commencement, car chaque interprète se dévoile profondément à travers des choix fondamentaux, y compris de tempos, aux moindres entournures.

Intense concentration

 

Il suffit de prendre le Contrapunctus V. Il est allègre chez Labadie et Dantone, solennel et grave chez Savall et Marriner (comme chez le pianiste Gorini récemment ou chez Albert Cano Smit mardi ici même). L’art de la fugue c’est cela : un édifice à chaque fois changeant. Bernard Labadie est resté fidèle aux choix de son enregistrement Dorian de 2000. Pendant les deux tiers de l’œuvre, l’apparition du tutti des cordes se fait majoritairement par des interventions très toniques (Contrapunctus V et VI, puis VII et IX) qui suivent des moments de concentration musicale de haute tenue en petit comité (trio Thouin, Chalk, Loiselle dans le Contrapunctus VIII).

Par rapport à l’enregistrement, le Canon à l’octave avec Jean-Willy Kunz à l’orgue continuo était un peu enlisé et surtout l’idée de mettre dans le Contrapunctus XIII les variantes du Rectus et de l’inversus nous fait entendre trop de fois la même chose et rallonge trop le « pont » vers le Contrapunctus XIV final. Comme le duo des 2 orgues était charmant, il suffisait ici de garder seulement les deux variantes à deux claviers.

Dans un tel cadre, l’idée d’offrir une conclusion à la fugue finale est excellente et la réalisation de Labadie d’après Davitt Moroney est tout à fait convaincante. Les compliments pourraient s’accumuler, tant à l’égard du public, d’un silence absolu et d’une concentration fascinée, qu’à l’égard des musiciens, tous des solistes en puissance (le quatuor dans le Rectus XIIa était meilleur et plus équilibré que le Quatuor de Cremone au Ladies’Morning !) et du chef qui a, par ailleurs trouvé le bon effectif, avec 4 violons I, 4 Violons II, 4 altos, 2 violoncelles et 1 contrebasse.

L’unité du groupe était impeccable et la circulation des motifs claire, tout comme l’édification des fugues selon le sens que le chef et transcripteur y voyait : construction à partir des violons II, altos, violoncelles puis violons I, mais qui variait par exemple dans le style français (Contrapunctus VI), plus clair et donc lancé par les violons, ou le Contrapunctus final, sombre, donc posé sur le socle des basses.

Quel que soit le médium, un Art de la fugue qui convainc est un Art de la fugue qui éclaire l’esprit et touche le cœur. Ce fut le cas. Grande soirée, donc, et tour de force.

Bernard Labadie et «L’art de la fugue»

Les Violons du Roy. Jean-Willy Kunz et Thomas Annand (orgue). Concert présenté par la salle Bourgie dans le cadre du festival Bach Montréal. Jeudi 25 novembre 2021.

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