Comme elle court, La Zarra!

«Traîtrise», de l’artiste originaire de Longueuil, réconcilie la variété de qualité avec les tendances musicales de l’heure.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Traîtrise», de l’artiste originaire de Longueuil, réconcilie la variété de qualité avec les tendances musicales de l’heure.

« Devenir une superstar ? Pour moi, qui ai grandi à Longueuil, ça me paraissait inaccessible », confie La Zarra. Et pourtant, ce rêve est aujourd’hui à sa portée : révélée par ses reprises de succès hip-hop servies à la sauce chanson française classique, l’autrice-compositrice-interprète a frappé l’imaginaire du public outre-Atlantique l’été dernier avec le tube Tu t’en iras, dont le coloré vidéoclip a été regardé plus de 4 millions de fois sur YouTube. Il y a un an pile, personne n’avait entendu parler d’elle ; samedi dernier, elle assistait à Cannes aux NRJ Music Awards, nommée dans la catégorie Révélation française de l’année.

Excitée à la veille de la sortie de son premier album ? Assurément, mais gardons les pieds sur terre : « Je suis très consciente que ce n’est pas parce que je suis aux NRJ Music Awards que l’album va marcher, tempère La Zarra. Ça ne veut rien dire et d’ailleurs, je n’ai jamais célébré les étapes franchies jusqu’à la sortie de l’album. Pas fêté la signature [de contrat avec Universal] ni la fin de l’enregistrement parce que moi, je n’ai pas fini de travailler. J’ai peur de célébrer trop rapidement et d’être déçue, de n’être qu’un pétard mouillé. Je popperai le champagne à ma retraite ! »

Ce premier album, qui comprend le succès Tu t’en iras — une chanson dansante coécrite et réalisée par le duo de beatmakers montréalais Banx&Ranx (Sean Paul, Nicky Jam, Dua Lipa) — s’intitule Traîtrise. Une fameuse carte de visite qui réconcilie la variété de qualité avec les tendances musicales de l’heure définies par l’influence du hip-hop et des musiques électroniques sur la pop. Chez Universal, avec qui elle a signé un contrat, on voit grand, la maison de disques annonçant en coulisse son arrivée depuis presque un an, dévoilant à coups de clips léchés sa voix et l’image de vamp de son personnage de scène.

Je suis très consciente que ce n’est pas parce que je suis aux NRJ Music Awards que l’album va marcher. Ça ne veut rien dire et d’ailleurs, je n’ai jamais célébré les étapes franchies jusqu’à la sortie de l’album.

Une proposition singulière  


 

On dit « La » Zarra comme on dit « La » Môme en parlant de Piaf, à qui elle sera inévitablement comparée en raison de son phrasé, de son trémolo vibrant et de cette manière de rouler ses r. Assise sur un canapé dans la chambre du Ritz réservée pour cette ronde d’entrevues, La Zarra s’explique : « Un de mes directeurs artistiques m’avait demandé : “Pourquoi tu roules tes r comme ça ?” La réponse est simple : si j’avais étudié le chant classique au conservatoire, j’aurais appris à chanter autrement. Moi, j’ai appris toute seule, en écoutant les artistes qui me faisaient vibrer. Si je ne chante pas comme ça, je ne sais pas chanter. »

Loin d’être le pastiche d’une légende de la chanson française, cette comparaison est un atout sur deux plans. D’abord, le public qui a déjà aimé l’œuvre de La Môme est instantanément familier avec la chanson de La Zarra. Ensuite, cette référence à la chanson classique rend encore plus singulière sa proposition, c’est-à-dire une chanson à texte apprêtée avec des productions musicales modernes empruntant à la dance électronique et au hip-hop, une démarche qui n’est pas sans rappeler la Lana del Rey des débuts, qui tentait le rapprochement entre le Great American Songbook et les codes culturels du rap.

Et le truc fonctionne. Un truc ? La Zarra sursaute : « Une gimmick ? Ça me blesse qu’on puisse penser ça ! Les gens ne comprennent pas encore que j’écoute beaucoup de rap, et ce, depuis que je suis toute petite. » Elle énumère le Wu-Tang, 2Pac, The Notorious B.I.G., Lil Kim, « cette période-là, tu vois ? J’ai écouté aussi beaucoup de rap marseillais, IAM, la Fonky Family, je dirais même que j’ai appris à écrire des textes en écoutant Akhenaton. Je pense que si les gens sont surpris du mélange [des genres], c’est parce qu’il faut expliquer que j’ai grandi là-dedans ».

Foncer dans la musique

 

Elle a grandi à Longueuil, entourée de musique. Jouait de la basse et un peu de clarinette au secondaire. Rien, assure-t-elle, ne la destinait au métier de chanteuse, sinon l’envie de chanter : « Jusqu’en 2015, je n’avais pas vraiment de voix. » Grâce à des amis communs, elle rencontre Benny Adam — un personnage bluffant et talentueux qui mène une carrière solo tout en travaillant en coulisse avec une foule de musiciens et qui aime autant la variété que le rap pur et dur.

Un soir, lors d’une fête, il s’est assis au piano pour jouer Pour que tu m’aimes encore de Céline Dion. La Zarra l’a accompagné. « Il s’est retourné, surpris : “Ah, mais t’as une voix ?” » Le lendemain, elle retrouvait Adam en studio pour faire des « top lines », des mélodies chantées sur les beats qu’il bricolait, dont celui de Printemps blanc pour le rappeur français Niro, c’était en 2016. Un hit mineur pour le rappeur, mais une porte qui s’ouvrait pour la musicienne. Elle s’est lancée dans l’enregistrement d’un démo de quatre chansons réalisées par Benny Adam, qui a tout de suite saisi ce qu’elle avait en tête : « C’est difficile d’expliquer aux gens pourquoi t’as envie de faire une valse avec des [sons de la boîte à rythmes Roland] TR-808 dedans… »

Elle a tout plaqué (sauf sa grande fille, évidemment, qui faisait d’ailleurs ses devoirs en nous écoutant discuter dans la chambre d’hôtel) pour foncer dans la musique. Il y a un an pile, La Zarra était encore « inconnue au bataillon », comme elle dit ; aujourd’hui, même si elle n’a pas remporté le prix Révélation française de l’année aux NRJ Music Awards s’étant tenu samedi dernier à Cannes, elle est incontestablement la révélation de la fin 2021 chez les cousins.

Les événements se bousculent pour la musicienne qui enchaîne les allers-retours Longueuil-Paris depuis la sortie de la chanson Tu t’en iras. Une première ronde d’entrevues pour les radios, puis les plateaux télé, chez Léa Salamé et Laurent Ruquier en septembre dernier, par exemple, à leur nouvelle émission On est en direct, à France 2. La Zarra a dû apprendre à se glisser dans la peau d’une superstar, elle qui se décrit plutôt comme une fille casanière : « Je ne dirais pas que je suis antisociale, mais dans une fête, je suis celle qui reste dans son coin et qui parle peu. Bon, je vais engager la conversation si on s’adresse à moi, mais sinon… je ne veux pas déranger. J’ai dû sortir de mon cocon pour faire ça », pour devenir La Zarra.

Elle demeure d’ailleurs assez discrète à propos de sa vie d’avant, de son ancien boulot, de son parcours scolaire, sinon pour dire qu’elle n’était « pas très forte dans les études », ce qui fait pouffer de rire son ado attablée derrière nous. Discrète aussi sur ses racines, elle dira simplement qu’elles sont plantées « en Afrique du Nord ». La jeune trentenaire se prénomme Fatima-Zahra, d’où son nom de scène. « C’est aussi le titre d’un poème de Victor Hugo », ajoute-t-elle en souriant.

Extrait de «Lazarra», tiré du recueil Les Orientales (1829) de Victor Hugo

« Comme elle court ! Voyez : — par les poudreux sentiers / Par les gazons tout pleins de touffes d’églantiers / Par les blés où le pavot brille / Par les chemins perdus, par les chemins frayés / Par les monts, par les bois, par les plaines, voyez / Comme elle court, la jeune fille ! »


Traîtrise

La Zarra, Universal. À paraître le 3 décembre.



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