Le grand cadeau de Peter Jackson aux Beatles, et réciproquement

Ringo Starr, Paul McCartney, John Lennon et George Harrison dans «The Beatles : Get Back»
Photo: Apple Corps Ltd. / Disney + Ringo Starr, Paul McCartney, John Lennon et George Harrison dans «The Beatles : Get Back»

Huit heures d’incroyable proximité avec les Beatles, dans leur présent, humains très humains : c’est le fabuleux cadeau que nous fait, fans finis autant que planétaires et public de tous âges, le mage-réalisateur Peter Jackson. Oui, oh que oui, mission plus qu’accomplie : grâce à lui, on comprend. On entend. On voit. On constate.

Il y a ce moment clé, dans le troisième segment de la série documentaire The Beatles: Get Back, où l’on a une fois pour toutes la réponse à la question des questions : pourquoi les Beatles ? C’est un moment qui pourrait se passer à Hambourg en 1960, au Cavern de Liverpool en 1961, au Ed Sullivan Show en 1964, au stade Shea rempli à craquer en 1965, au studio EMI en juin 1967 quand les Beatles chantèrent All You Need Is Love en direct, relayés par satellite au monde entier.

Ça se passe à l’heure du lunch le 30 janvier 1969, dans l’escalier qui mène au toit du 3, Savile Row, la bâtisse qu’occupe Apple, la compagnie des Beatles, en plein quartier des affaires de Londres. C’est un moment où les quatre garçons dans le vent ont tout à coup très peur. Même Paul McCartney doute. Michael Lindsay-Hogg, le cinéaste qui filme les Beatles quasi quotidiennement depuis le début de janvier, est prêt à tout annuler. Flottement. Silence de mort. Et puis John Lennon lance l’advienne que pourra, l’à Dieu va : « Fuck it — let’s go do it ! »

Et les trois autres le suivent. Comme au temps où, à chaque échelon vers le succès, Lennon demandait : « On va où, compagnons ? » Et les compagnons répondaient, façon mousquetaires ou débarquement de Normandie : « Au sommet ! To the top ! » « Quel sommet, compagnons ? » « To the toppemost of the poppermost ! »

Le grand constat

C’est le grand constat que permet la série documentaire de Jackson : les Beatles sont encore et toujours les Beatles quand ils sont dans la même pièce, et John Lennon demeure le fondateur et le meneur du groupe. Même quand il n’a d’yeux que pour Yoko Ono, cela se voit et c’est vraiment beau à voir : les autres l’admirent, s’esclaffent à chaque jeu de mots comme au premier jour de leur rencontre.

Cela se vérifie dans les premières minutes de la première des trois parties, qui se passe dans les studios de cinéma froids et caverneux de Twickenham : l’humour à la Lennon est déjà roi. Un disciple de Krishna apparaît à l’écran, immobile. Sans doute invité par George Harrison, se dit-on. « Who’s that little old man ? » demande John, citant une scène du film A Hard Day’s Night, tourné en partie au même endroit, cinq ans plus tôt. Paul McCartney saisit la référence au vol et donne la réplique suivante : « He’s very clean ! » Rires de connivence. Même sensation jouissive quand ils se mettent à parodier leurs « vieux » succès : Help !, Please Please Me passent ainsi à la moulinette de la déconnade en règle. Laissés à eux-mêmes, les Beatles de 1969 étaient aussi drôles qu’à toutes les autres époques. C’était leur façon préférée de communiquer.

Jamais n’a-t-on pu à ce point comprendre les rapports entre ces quatre jeunes gens qui n’ont pas encore atteint la trentaine en janvier 1969, mais qui ont vécu ensemble tant d’événements exceptionnels. Ce sont des vétérans de combat, des revenants du front que montrent les images si parfaitement palpables de Peter Jackson (à partir des 60 heures de tournage de Michael Lindsay-Hogg). Aguerris, marqués, marrants encore et toujours : des humains avec des cicatrices, qui se connaissent à l’endroit et à l’envers. Qui se sont tricotés. Serré.

Une série documentaire essentielle, non sans raison

Pourquoi constatons-nous ça aussi clairement maintenant, alors qu’on avait déjà le film Let It Be, en 1970, monté et réalisé par Lindsay-Hogg à partir des mêmes sessions filmées ? Parce que c’était alors impossible. Le miracle de la série documentaire de Jackson est technologique, en plus de bénéficier du recul d’un regard neuf. En 80 minutes, le film de 1970 est un ramassis rapido de ce que Lindsay-Hogg considérait comme pertinent et pas trop tout croche. Des prises potables des chansons nouvelles, un peu de joie rock’n’roll, le meilleur du show impromptu sur le toit. Comment pouvait-il faire mieux ?

Le réalisateur néo-zélandais a eu, lui, le temps et les moyens de prendre toutes les bonnes décisions : l’approche chronologique, un jour à la fois sur une durée de 21 jours, permet de voir, d’entendre et de comprendre tellement de choses. On a le temps de voir les chansons naître, évoluer, puis trouver leur meilleure forme. D’autres sont abandonnées en chemin, d’autres encore sont à peine effleurées. Jackson nous fait vivre, au présent, le processus de création. Comme jamais auparavant. On voit comment chacun contribue, l’ouverture aux suggestions. On voit les Beatles en mode Beatles.

Connaître mieux chacun des Beatles

Non seulement McCartney déborde-t-il de chansons, mais on le voit presque toujours en train de jouer. Au piano, d’autres idées surgissent. Il faut le voir « inventer » Another Day, The Back Seat of my Car, merveilles en devenir qui aboutiront sur ses disques en solo. Le travail de l’équipe de Jackson nous les sort de l’arrière-plan : le procédé numérique de « démixage », amélioré exprès pour la série, permet d’isoler chaque source (conversations, chant, instrument, bruits ambiants) et de les redistribuer dans l’espace sonore, ce qui rend éminemment audible (et agréable) ce qui était souvent irritant, à la longue, sur les bootlegs.

On peut là-dessus se demander si Jackson n’a pas été trop loin : quand il a besoin d’une phrase dite par l’un ou l’autre, il lui arrive de faire le silence autour. C’est pratique pour l’histoire à raconter, mais moins naturel au regard. Fallait choisir, comprend-on. On y gagne bien plus qu’on y perd, avouons-le.

Ringo parfait, George souriant

Le jeu de Ringo est toujours impeccable et approprié : le film permet à la fois de mesurer sa propre créativité (tant de variantes dans les rythmes et les roulements, c’est fou !) et sa patience. On ne pouvait imaginer avant Jackson sa capacité de répondre aux demandes des trois autres. Tout le monde lui dit comment jouer. Il parvient toujours à satisfaire en trouvant sa façon. Personne ne sortira des huit heures de visionnement sans avoir compris sa stratégie, naturellement géniale.

George Harrison sourit la plupart du temps : étonnement, là aussi. On l’imaginait rongeant son frein, voire maugréant, mais on le voit simplement pragmatique devant les propositions assez farfelues de McCartney ou de Lindsay-Hogg, voire de Lennon. Mais quand vient le temps de jouer, son degré de concentration crève l’écran. Il cherche la bonne ligne, s’applique à complémenter. Sa temporaire démission constitue certes le grand moment de crise dans la série, mais cela se fait posément. Il en a marre du débat sans fin et sans résolution autour d’un lieu de spectacle de plus en plus improbable, voilà tout. Quand il revient, c’est à ses conditions : meilleures conditions d’enregistrement (le sous-sol d’Apple), pas de spectacle ni de TV Special à la clé. C’est lui qui amène Billy Preston. Il faut voir la scène de son arrivée : le claviériste de Ray Charles est un groove sur deux jambes, un sourire permanent, et on lui fait la fête.

La méthode McCartney dévoilée

La série, dans sa forme chronologique, montre aussi comment Paul McCartney, très habile, s’adapte à ce qui se passe. Il commence par proposer, proposer, proposer, pousse à l’extrême ses intentions, et puis, selon les réactions, recule, se rallie à la majorité, et trouve même des arguments contre ce qu’il proposait. S’il se plaint d’abord de ne plus écrire avec John autant qu’avant parce qu’il y a Yoko à sa place, il est le premier à prendre la défense des amoureux et leur parti pris d’être ensemble à tous les instants (jusqu’au p’tit coin…). Il faut le voir arriver le plus souvent avant les autres (puisqu’il demeure à Londres), et retravailler Oh ! Darling chaque matin. Bonheur de l’approche Jackson : on perd bien peu de ces moments qui, anodins sur papier, sont absolument précieux. Quand Paul joue, c’est tout le temps bon. À un moment, il chante un bout de Strawberry Fields Forever au piano, sans réfléchir, pour le plaisir : c’est absolument beau. La musique faite homme.

Et à la fin, c’est ce qui importe le plus durant les 468 minutes de la série. Les Beatles chantent, jouent, créent, jasent, débattent, rigolent, et tous autant que nous sommes devant nos écrans, on est désormais les témoins privilégiés de leur régie interne, de leur complexe tissu relationnel, et aux premières loges quand — souvent, souvent ! — il y a des étincelles de génie qui jaillissent. Quelle chance on a, 52 ans plus tard, d’entrer dans la merveilleuse machine à voyager dans le temps de Peter Jackson : mesdames, messieurs et non genrés, voici les Beatles. Maintenant.

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