Albert Cano Smit : les leçons du jeune poète

Albert Cano Smit au Festival Bach le 23 novembre 2021
Antoine Saito Albert Cano Smit au Festival Bach le 23 novembre 2021

Le retour du jeune pianiste Albert Cano Smit à Montréal, mardi à la salle Bourgie, dans le cadre du Festival Bach, s’est matérialisé par un concert remarquable mettant en avant les qualités poétiques d’un artiste à suivre.

C’était en 2017. Albert Cano Smit s’attaquait à l’âge de 20 ans au monumental 1er Concerto de Brahms en finale du Concours musical international de Montréal (CMIM). Pari osé, plein de promesses. Les concours ne sont pas là pour juger du potentiel des pianistes, paraît-il. C’est un trentenaire aguerri qui remporta la compétition en jouant le concerto qu’il venait de présenter avec l’orchestre national de son pays. Grand bien lui fit.

Même si Albert Cano Smit était reparti parmi les trois finalistes non primés, cela ne nous avait pas empêchés d’écrire : « Cano Smit est l’artiste dont nous guetterons le devenir avec grand intérêt. » Il a aujourd’hui 25 ans. Élève à Juilliard, il a gagné deux concours, on l’a vu à Verbier et il a bénéficié des conseils de Jean-Yves Thibaudet, de Richard Goode et de Stephen Hough.

L’artiste que l’on découvre est très exactement celui sur la trajectoire anticipée en 2017, désormais à cent coudées au-dessus du lauréat du CMIM 2017 et de ses dauphins, au-dessus, aussi, de Jayson Gillham, le lauréat du CMIM 2014. Pourquoi ? Parce qu’Albert Cano Smit, à la base, avait l’imagination et le goût du risque. Aujourd’hui, il maîtrise mieux le risque, possède toujours l’imagination et cultive le sens du son.

Le grand romantique

Nous sommes de plus en plus étonnés du nombre de jeunes pianistes (Grosvenor, Kolesnikov, Geniusas, etc.) dont la qualité première est la culture et la poétique sonore. Albert Cano Smit fait partie de cette catégorie d’artistes et tente d’attirer les auditeurs dans sa quête. À tout moment, pendant ses Kreisleriana de Schumann, nous nous disions que comme l’OSM avait laissé échapper la semaine dernière l’occasion de présenter le Concerto pour piano de Schumann, nous avions en face de nous le jeune poète émouvant auquel il fallait oser le confier.

Albert Cano Smit est un grand romantique : il l’avait montré en 2017 dans son concerto de Brahms hardi, solennel et lent. Il entame son concert de 2021 en décortiquant quasiment le Contrapunctus I de L’art de la fugue. Mais son agencement entre fugues énergiques et retours récurrents au thème est fort habile. Il arrête le temps dans le Contrapunctus V et propulse glorieusement le Contrapunctus IX alla duodecima, tout en appuyant sur les apparitions du thème, pour en faire la conclusion de sa sélection.

La Suite anglaise no 1 frappe par ses contrastes et une approche qui ne traite pas le piano comme un succédané du clavecin, mais comme un instrument expressif. La Sarabande, en apesanteur, devient le cœur naturel de l’œuvre.

Mais c’est dans Kreisleriana que Cano Smit, plus Eusébius (le rêveur) que Florestan (le fougueux), nous captive. Il scrute les résonances du piano dans les passages « sehr langsam » (très lent) qu’il pare de mystère. Le « sehr lebhaft » (très vivant) est animé d’une vie intérieure, pas tant d’une agitation de tempo. Le Schumann d’Albert Cano Smit n’est pas un cyclothymique agité, genre Argerich ou Le Sage, mais un inquiet qui semble épié par des fantômes et cherche des refuges en lui-même.

Voilà vraiment un pianiste dont nous avons toujours envie de suivre l’évolution afin qu’il nous raconte, dans les prochaines années, encore bien d’autres histoires.

Festival Bach de Montréal

Albert Cano Smit (piano)

Bach : L’art de la fugue (Contrapunctus I, IV, II, XIIIa et b, V, IX). Suite anglaise no 1. Wilhelm Friedemann Bach. Polonaise no 6. Schumann : Kreisleriana. Salle Bourgie, 23 novembre 2021.

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