Bruce Liu, la consécration sur disque

Promis pour la même date, le «Chopin Recital» en CD physique attendra une semaine encore en Europe et jusqu’au 22 janvier au Canada.
Photo: Darek Golik Promis pour la même date, le «Chopin Recital» en CD physique attendra une semaine encore en Europe et jusqu’au 22 janvier au Canada.

Un mois après sa victoire au Concours Chopin, les prestations du pianiste montréalais Bruce (Xiaoyu) éditées par Deutsche Gramophon sont en écoute à la demande et en téléchargement depuis vendredi. Promis pour la même date, le « Chopin Recital » en CD physique attendra une semaine encore en Europe et jusqu’au 22 janvier au Canada. Le choix de l’éditeur reflète-t-il la personnalité du pianiste ? Oui, et bellement.

Le premier suspense était de savoir si les Variations opus 2 sur « Là ci darem la mano » du Don Giovanni de Mozart allaient bien figurer sur le disque tiré des épreuves à Varsovie. Le pianiste formé à Montréal par Richard Raymond et Dang Thai Son avait conclu sa demi-finale sur cette œuvre plutôt négligée de Chopin, faisant, à juste raison, chavirer l’auditoire avec une interprétation d’anthologie. DG n’a pas manqué l’occasion de parachever ainsi son propre disque.

Fallait-il reprendre le concerto de la finale ou exposer Bruce Liu uniquement en solo ? La seconde option a prévalu avec raison. Encore s’agissait-il de choisir les bonnes œuvres et de les agencer avec goût. Il existe visiblement des producteurs de confiance et de métier, car Bruce n’aurait pas pu espérer disque illustrant son talent et son concours avec plus de justesse.

Andante spianato et grande Polonaise brillante, Mazurkas op. 33 nos 1 à 4, Études op. 10 n° 4 et op. 25 n° 4, Nocturne op. 27 n° 1, Valse op. 42 et Scherzo n° 4 représentent parfaitement les qualités du pianiste et, surtout, l’ampleur de son talent.

Unanimité

Le Devoir a consulté les pointages du jury de Varsovie. Ils révèlent que le succès de Bruce Liu est d’une rare ampleur. À chacun des trois tours éliminatoires, il a obtenu le meilleur score cumulé. Qui plus est, il a été le seul pianiste à recueillir l’unanimité des 16 membres du jury, lors des deuxième et troisième tours, sur la question de l’accession à l’épreuve suivante. Bruce Liu a donc dominé cette édition du Concours Chopin de la tête et des épaules du début à la fin.

Le disque nous aide à nous faire une idée à tête reposée sur sa position par rapport aux pianistes que nous connaissons ou avons connus. Le talent intrinsèque du Montréalais est fulgurant. Ainsi le 4e Scherzo ne pâlit aucunement face à deux enregistrements récents de très haut vol : Beatrice Rana (Warner) et Seong-Jin Cho (DG). Or, nous comparons ici une captation en public sans filet, avec le stress d’un concours, à des enregistrements de studio peaufinés à la mesure près !

La clé du musicien Bruce Liu se trouve dans notre entrevue publiée le 30 octobre : « Ce n’est pas que je suis tout le temps heureux, mais je suis un gars plutôt optimiste qui se contente facilement. Donc, dans mon approche de Chopin, on finit par oublier la tristesse, on danse et on fait la fête : ça vient avec mon naturel. » Le bonheur de jouer, le « jeu dans le jeu », est donc un ressort essentiel qui fait mouche dans l’Opus 2, mais à travers lequel il faut aussi jauger la Grande polonaise brillante, l’Étude op. 10 n° 4 et la Valse op. 42. Le Nocturne op. 27 n° 1, enfin, montre avec finesse et tact l’air pur que Bruce Liu apportera en termes de naturel musical face à la circonlocution musicale ambiante.

Cruautés musicales

Nous voilà infiniment chanceux, car les caractères de Charles Richard-Hamelin (2e Prix en 2015) et Bruce Liu sont complémentaires : le premier plus introspectif, le second extraverti. Les voies de la carrière de Bruce Liu sont-elles pour autant ensoleillées ?

Nous souhaitons le meilleur au pianiste dont le 1er Concerto de Chopin joué en finale atteindra sous peu les deux millions de vues sur YouTube. Mais le succès le plus immense lui est tombé dessus alors qu’il n’était pas prêt en termes de communication et de gestion de carrière. En peine d’entourage, il pourrait s’apercevoir, hélas, de la cruauté et de la mesquinerie, parfois irrationnelle, parfois très intéressée, du monde musical.

À lire les réseaux sociaux, la petite coterie pianistique parisienne semble déjà l’attendre au tournant avec sa morgue. La biographie affichant qu’il est né à Paris, le fait de s’être formé à Montréal risque de lui valoir les assauts d’un snobisme à œillères. Les petits intérêts locaux du genre ne vont pas manquer d’émerger ici ou là. Londres va observer chez quel agent il va signer, DG va se demander s’il y a lieu de gérer deux pianistes canadiens estampillés « Chopin » (Jan Lisiecki, Bruce Liu) et bien des Russes sont assurément en train de rêver à un glorieux Concours Tchaïkovski remporté triomphalement par Eva Gevorgyan, candidate malheureuse à Varsovie.

Plus que jamais, Bruce Liu aura besoin de ses qualités premières : la modestie et l’optimisme. Il les transmet ici dans un disque, l’une des grandes parutions de 2021, marquée par l’espoir et la renaissance. Dans cet esprit, c’est en quelque sorte un premier CD « post-COVID ».

Bruce Liu « Chopin Recital »

18e Concours Chopin, Varsovie 2021. DG 486 1555. Disponible en écoute à la demande et en téléchargement depuis vendredi. DG a dû reporter la sortie du CD physique d’une semaine en Europe et au 22 janvier au Canada.

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