Adele assure sa domination

Adele propose un disque aux chansons inégales, tant dans l’écriture que dans l’interprétation, mais duquel émane une réelle volonté de renouvellement sur le plan de la forme.
Photo: Valérie Macon Agence France-Presse

Adele propose un disque aux chansons inégales, tant dans l’écriture que dans l’interprétation, mais duquel émane une réelle volonté de renouvellement sur le plan de la forme.

Dans le choix de la ballade Easy on Me pour annoncer la sortie de 30, le nouvel album d’Adele, il y avait un message : six ans après son précédent album, la musicienne est demeurée la même.

L’extrait et son vidéoclip signé Xavier Dolan s’écoutent comme la suite de Hello, aussi mise en images par le réalisateur québécois.

Heureusement, arrivée à son quatrième album en carrière, la diva britannique a cru bon sortir de sa zone de confort pour explorer d’autres couleurs musicales, sans toutefois prendre le risque de froisser les fans.

Le nouvel album d’Adele Adkins, qui porte un titre l’inscrivant dans la continuité des trois précédents, fut ces trois dernières années son ancre, sa bouée de sauvetage — son « ride or die », écrivait-elle à ses fans. Une période qualifiée par la chanteuse britannique comme étant la « plus turbulente période de ma vie ».

Au terme d’une campagne promotionnelle tonitruante dont le point culminant fut l’entrevue avec Oprah Winfrey diffusée dimanche dernier, tout le monde connaît maintenant la source de ces turbulences et, corollairement, l’inspiration première de l’album : son divorce.

Attachante aux yeux du public

Et pourtant, sur le plan des thèmes et des émotions exprimées, 30 n’est pas différent de 25 (paru en 2015), 21 (2011) ou 19 (2008) : la peine d’amour, c’est le fonds de commerce d’Adele, avec ou sans divorce.

Grâce à sa voix forte, son timbre cuivré, son trémolo athlétique, et des chansons d’amour qui l’ont savamment mise en valeur, Adele est devenue la grande diva du XXIe siècle, empruntant à notre Céline nationale cette fibre populiste, ce côté terre à terre et humain qui la rend si attachante aux yeux du public.

Bien sûr qu’elle n’allait pas changer ce qui fonctionne si bien pour elle… Or 30 n’en est pas moins généreux en surprises, voire en audaces.

Un disque aux chansons inégales, tant dans l’écriture que dans l’interprétation, mais duquel émane une réelle volonté de renouvellement sur le plan de la forme.

On l’écoutera en deux temps  la face A, pilotée par le réalisateur et cocompositeur (du mégasuccès Hello) américain Greg Kurstin, et la face B, dominée celle-là par les orchestrations organiques et dépouillées du Britannique Inflo (Dean Wynton Josiah Cover).

Ce cerveau du mystérieux collectif soul–hip-hop SAULT s’est révélé l’arme secrète du chanteur soul Michael Kiwanuka, qui l’avait embauché pour réaliser son excellent dernier album, Kiwanuka (2020), décoré du prestigieux prix Mercury.

Avant-plan vocal

Si la soul est un ingrédient principal de la chanson d’Adele depuis son premier album, sa présence se fait encore plus insistante sur 30, jusque dans les orchestrations de cordes et de voix gospel qui renvoient aux années 1970. N’eût été de ces incongrus bouts de conversation entre Adele et son fils, puis d’un témoignage de la chanteuse en pleurs, plaqués entre deux couplets, My Little Love aurait été une grande ballade soul.

Le brillant collaborateur Inflo a tout misé sur la voix de l’interprète en seconde moitié d’album, l’entourant de simples accords de piano, de notes d’orgue en sourdine, d’une section rythmique réduite à sa plus simple expression.

Avec pour résultat ce petit miracle de chanson intitulée Hold On, six minutes de soul pure, peut-être la plus grande interprétation d’Adele en studio ; elle est précédée par Woman Like Me, composition confidentielle se démarquant par sa sobriété, sur un délicat groove fait de guitare acoustique, de chœurs et de batterie.

Kurstin a pris en charge les chansons plus dynamiques, en jouant parfois d’audace : en ouverture, Strangers by Nature semble sortie d’un film de Disney des années 1950.

Malgré son titre, Cry Your Heart Out est pimpante avec sa rythmique linéaire, presque reggae, la voix manipulée d’Adele nous accrochant un refrain simple et efficace aux oreilles. Pareille efficacité sur Oh My God, la rythmique roulante rappelant celle du succès Rolling in the Deep.

Tout n’est pas joli sur 30, nous rappellent les compositeurs et réalisateurs Max Martin et Shellback, qui tentent le coup dance-pop (dans la production plus que dans les orchestrations) sur Can I Get It. Un flop, la voix d’Adele semblant même méconnaissable après être passée entre les mains des collaborateurs suédois, comme un bouton au milieu du visage de l’album.

En fin de disque, To Be Loved, collaboration piano-voix avec le Canadien Tobias Jesso Jr. (coauteur de la très belle When We Were Young du précédent album), manque tragiquement de relief, ce qu’Adele tente de compenser en s’époumonant pendant six minutes et quarante-quatre désagréables secondes. « Let it be knowned that I tried », agonise-t-elle en fin de chanson. C’est noté.

 

30

★★★

Adele, sur étiquette Columbia

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