Quand Adele fait craquer l’industrie du vinyle

Chez Le Vinylist, le plus grand fabricant de vinyles de la province, le calendrier de production est déjà planifié jusqu’en août 2022. «Beaucoup de gens nous contactent ces temps-ci, dont des «labels» américains, parce qu’ils ne sont plus capables de faire affaire ailleurs», note Pierre-Luc Savard (à gauche), qui, avec son frère Dominic, a démarré la production de disques dans la capitale en août 2019.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Chez Le Vinylist, le plus grand fabricant de vinyles de la province, le calendrier de production est déjà planifié jusqu’en août 2022. «Beaucoup de gens nous contactent ces temps-ci, dont des «labels» américains, parce qu’ils ne sont plus capables de faire affaire ailleurs», note Pierre-Luc Savard (à gauche), qui, avec son frère Dominic, a démarré la production de disques dans la capitale en août 2019.

En hausse constante depuis près de 20 ans, le marché mondial du disque vinyle aurait atteint 1,3 milliard US$ en 2020 et devrait croître encore de 15 % d’ici cinq ans, selon la firme de recherche en marketing IMARC Group. Le retour en vogue du disque vinyle est un phénomène bien réel, mais il commence aussi à faire craquer l’industrie de la musique. État des lieux avec des maillons québécois de l’industrie du disque.

Le 3 novembre dernier, le magazine Variety révélait que Columbia, la maison de disques d’Adele, avait fait presser 500 000 exemplaires vinyle du nouvel album qu’elle dévoilait vendredi. Sur les réseaux sociaux, les musiciens et labels indépendants, ceux-là mêmes qui ont maintenu en vie le marché du 33 et du 45-tours depuis presque trois décennies, ont promptement réagi en dénonçant la mainmise des majorssur des usines de fabrication dedisques vinyle (deux seulement en Grande-Bretagne, six au Canada, moins d’une trentaine aux États-Unis, la plus importante se trouve en République tchèque) ne suffisant déjà plus à la demande.

« Je crois qu’Adele est devenue un peu le visage de cette crise et de tous ces retards de production qui s’accumulent depuis presque deux ans déjà », juge Olivier Bresse de la Société des loisirs, jeune disquaire, café et manufacturier artisanal de vinyles qui opère depuis un an dans le quartier Saint-Roch de Québec. « Son cas n’est qu’un exemple parmi d’autres témoignant de la fragilité de la chaîne d’approvisionnement. »

Une fragilité qui touche directement les producteurs de disques et les disquaires indépendants déjà esquintés. En effet, le manque de main-d’œuvre et de manufacturiers, l’explosion de la demande et du nombre d’albums différents à produire provoquent aujourd’hui d’importants retards dans la production et la distribution des albums, à tel point que certaines maisons de disques indépendantes songent à se retourner vers le disque compact pour compenser.

« Le casse-tête en ce moment, c’est que nous devons prévoir encore plus tôt nos commandes pour nous assurer d’avoir en main les disques vinyle au moment de la date de parution d’un nouvel album », explique Valérie Bourdages, responsable du développement des artistes chez Bonsound.

Lorsqu’elle est arrivée en poste il y a deux ans, le délai pour commander 500 ou 1000 exemplaires d’un album vinyle était de trois mois ; à pareille date l’année dernière, « on constatait déjà que trois mois, ce n’était plus réaliste. Aujourd’hui, je dis à nos artistes qu’il faut remettre les bandes maîtresses au moins six mois d’avance pour être sûr de recevoir les disques. Six mois, c’est long et c’est stressant »,chaque étape de la production d’un vinyle pouvant engendrer son lot de pépins, et donc de retards.

Chez Le Vinylist, le plus grand fabricant de vinyles de la province, le calendrier de production est déjà planifié jusqu’en août 2022. « Beaucoup de gens nous contactent ces temps-ci, dont des labels américains, parce qu’ils ne sont plus capables de faire affaire ailleurs », note Pierre-Luc Savard, qui, avec son frère Dominic, a démarré la production de disques dans la capitale en août 2019. L’entreprise a nécessité des investissements de près de 1 million de dollars qui ont notamment servi à acquérir une presse automatisée WarnTone de la firme ontarienne Viryl capable de produire jusqu’à 1100 exemplaires par jour.

« Pour plusieurs usines dans le monde, le calendrier pour 2022 est déjà booké au complet », ajoute Pierre-Luc Savard, qui vient tout juste de parapher une entente avec un producteur américain pour presser 40 000 exemplaires d’un seul titre, un record pour la jeune entreprise. Les frères réfléchissent déjà à un projet d’expansion pour satisfaire la demande, notamment celle de l’industrie locale : « Répondre à la demande québécoise, c’est important pour nous. On va toujours réserver du temps pour les indépendants d’ici parce que sinon, les Adele de ce monde monopoliseront l’industrie et les petits joueurs seront laissés de côté. »

Les maillons faibles

L’industrie du disque traverse présentement une « tempête parfaite », pour reprendre le mot de Valérie Bourdages. Plusieurs facteurs font pression sur la chaîne de production, à commencer par la demande accrue des mélomanes pour le bon vieux microsillon. « Sans concerts pendant la pandémie, plusieurs amateurs de musique ont dépensé dans la boutique ; c’est sûr que la demande pour le vinyle est forte depuis un an », confirme Jean-François Rioux, patron du disquaire Le Vacarme, rue Saint-Hubert.

Avec cette demande vient aussi celle des grands détaillants (Walmart, Amazon) qui, flairant la bonne affaire, prennent les moyens pour élargir leur offre. Puis il y a l’abondance de nouvelles parutions, plusieurs artistes ayant attendu une embellie dans la pandémie pour offrir leurs projets, et l’empressement des majors à mettre en marché des rééditions et les nouveaux albums de leurs artistes en format 33-tours. « On ne voyait pas trop ça dans la musique pop avant, mais aujourd’hui, les majors embarquent dans le vinyle », remarque Valérie Bourdages. Depuis l’été dernier, Lorde, Billie Eilish, Elton John, ABBA, pour ne nommer qu’eux, ont édité leurs albums en vinyle. Même Ed Sheeran, qui lançait le sien il y a quelques semaines, s’est plaint du retard de production occasionné par Adele !

Les raisons de cette crise sont aussi structurelles, selon Olivier Bresse : dans chacune des étapes de la production d’un disque, certains acteurs ont un rôle très spécialisé, mais ils ne sont pas assez nombreux pour abattre tout le travail à temps. « Entre le moment où une maison de disques passe la commande et celle où on a reçu tout le matériel nécessaire pour presser les disques, il peut se passer trois mois », déplore-t-il.

Un des morceaux du casse-tête inquiète particulièrement l’industrie : la laque. En bref, pour fabriquer des vinyles, il faut installer sur les presses des empreintes (« stampers » en anglais), lesquelles sont conçues à partir du « disque maître », lui-même conçu à partir d’un disque métallique obtenu à l’aide de deux techniques, le DMM (direct metal mastering, un disque de cuivre, plus économique) ou la traditionnelle, préférée pour ses résultats en matière de qualité sonore, du disque d’aluminium recouvert d’une laque.

Or, depuis l’incendie de la compagnie californienne Apollo Masters Corp en février 2020, il n’existe plus qu’une seule compagnie dans lemonde qui fabrique des laques, la japonaise MDC Master Lacquer. La plupart des studios qui assurent l’étape du mastering des albums et qui gravent ceux-ci sur la laque ont des disques en réserve, mais tout de même. « Apollo fournissait 80 % des laques dans le monde, c’est devenu le goulot d’étranglement de toute la chaîne de production » à moyen terme, prévient Pierre-Luc Simard.

Le retour du CD ?

La tempête parfaite, donc, disait Valérie Bourdages. Face à ces délais, de plus en plus d’artistes lancent leur album en format numérique et préviennent leurs fans que la livraison du vinyle se fera des semaines, voire des mois plus tard. Chez Bonsound, on préfère attendre et offrir le vinyle dès sa sortie : « Même si le public est conciliant et comprend les retards, on préfère ne pas faire attendre les fans », d’autant que la majeure partie des ventes d’albums se fait au moment de sa sortie.

Si Bonsound s’accommode malgré tout de la situation, d’autres plus petits labels indépendants en viennent à remettre en question la production d’albums vinyle. C’est le cas du jeune label montréalais Hot Tramp Records, qui prévoit de lancer au printemps prochain le premier album de l’autrice-compositrice-interprète pop alternative Maryze. Sarah Armiento, fondatrice de Hot Tramp : « Aujourd’hui, on nous répond que les délais sont de sept mois pour recevoir des vinyles, alors on se questionne : devrions-nous plutôt commander des disques compacts ? »

« Honnêtement, je préférerais le CD, parce que je crois que c’est mieux pour un artiste indépendant », dans la mesure où les délais pour recevoir les disques sont plus courts (environ trois semaines), où les coûts de production sont beaucoup moins élevés et que la marge de profit par album est nettement plus avantageuse que sur un vinyle, explique Armiento. « Franchement, c’est déjà difficile de faire du profit avec le vinyle pour un artiste indépendant, car on ne commande pas de grandes quantités d’albums, alors le coût unitaire est plus élevé. Si, en plus, il faut attendre de les recevoir pour partir en tournée — parce que c’est surtout en concert qu’on vend des disques —, aussi bien choisir le disque compact. »

La crise du vinyle relancera-t-elle le marché du CD ? Sarah Armiento croit que le support séduira l’auditoire de Maryze : « Ses fans sont de la génération Z, qui voit le CD comme un objet rétro », un objet par ailleurs beaucoup moins dispendieux qu’un album en vinyle.

La crise a également provoqué dans la dernière année une hausse du prix du vinyle neuf — parfois de plus de 5 $ du prix unitaire d’un album — ainsi qu’un effet de rareté dans les boutiques, ce que déplore le propriétaire du disquaire Le Vacarme.

« Ça fait trois ans que ma boutique existe ; depuis un an, j’accumule de plus en plus de commandes différées [back order], dit Jean-François Rioux. Mes listes de back order ne cessent de s’allonger, notamment pour des titres populaires, ceux que je vendais chaque semaine. Ce n’est pas normal que ces albums ne soient pas disponibles, on parle de gros titres que monsieur et madame Tout-le-Monde achètent. Même les représentants des ventes des distributeurs et maisons de disques ne savent pas ce qui les attend. Ça me fait manquer des ventes, mais c’est aussi dommage pour la clientèle. »

« Un de mes distributeurs m’a récemment dit : “La crise, elle ne fait que commencer, on en a encore pour des mois à devoir vivre avec ça” », prévient Jean-François Rioux.

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