Le privilège de Caribou

Le musicien canadien Dan Snaith, dit Caribou
Nitasha Kapoor Le musicien canadien Dan Snaith, dit Caribou

Cette fois sera la bonne : après avoir été reporté, puis reporté à nouveau, le concert de Caribou — avec l’excellente compositrice américaine Kaitlyn Aurelia Smith en première partie — aura enfin lieu le 22 novembre. Dans un MTelus bondé et où les spectateurs seront autorisés à danser ! « Au moment où notre entrevue a été planifiée, je n’avais pas encore la confirmation que ce concert à Montréal aurait même lieu — quel privilège de pouvoir inviter les gens à danser à nouveau ! » commente Dan Snaith, qui, comme la plupart de ses collègues musiciens, reprend aujourd’hui la route avec son orchestre, après une traversée du désert de plus d’un an et demi.

« Et la dernière fois qu’on s’est parlé, j’étais en train de répéter le spectacle avant de partir en tournée. » Notre précédente conversation a eu lieu en février 2020, au moment de la parution de l’excellent Suddenly, son neuvième album en carrière et cinquième album sous le nom Caribou. « Puis, début mars, nous sommes sortis de notre petit local de pratique pour répéter dans cet immense studio, avec le système d’éclairage et les écrans vidéo, se remémore Snaith. On parlait déjà du virus, mais ça nous passait au-dessus de la tête, concentrés que nous étions sur ce spectacle. »

La première escale devait être à Toronto, suivie de Montréal, le23 mars 2020. La décision de tout annuler s’est prise la veille de son départ. « Tout le monde avait du mal à réaliser ce qui se passait, comme si nous étions en déni complet de la réalité. La gravité de la crise ne nous avait pas touchés… »

Pendant les confinements, Dan n’a pas voulu donner de concert en ligne, « pas après avoir monté ce spectacle destiné à des salles pleines de gens qui dansent ». Il n’a pas non plusprofité de l’arrêt forcé pour lancer son album ambient… « Le truc, c’est que je venais de le faire, mon album de confinement, juste avant la pandémie », suggère-t-il en parlant de Suddenly.

« C’est justement un disque qui parle de la nécessité de s’adapter à des événements soudains et inattendus et de tenter d’y trouver quelque chose de positif ! C’est tellement bizarre que cet album soit sorti à ce moment-là et, dans un sens, c’est aussi très chouette parce que j’ai eu plein de feedback de gens qui l’ont écouté dans des circonstances que je n’avais pas prévues et qui allaient bien avec le confinement. Comme si mes chansons correspondaient à ce qu’on vivait — hé, il y a même une chanson qui s’appelle Home, à écouter coincé à la maison. »

Passer au travers

Hormis un album de versions remixées (par les amis Four Tet, Jessy Lanza et Floating Points, entre autres) des chansons de Suddenly, Snaith — qui souligne cette année le 20e anniversaire de la sortie de son premier album Start Breaking my Heart, alors sous le nom Manitoba — a lancé une seule chanson inédite : You Can Do It, une petite bombe house pleine d’espoir contrastant avec les grooves mélancoliques de l’album qui l’a précédée. Une chanson surtout dédiée à la mémoire de son père décédé en juillet dernier : « Je n’en parlais pas lors de la sortie de Suddenly, mais l’inspiration derrière cet album m’est beaucoup venue de la maladie de mon père, dont on savait qu’il ne se relèverait pas. »

Elle sera au programme du concert qu’il s’apprête à nous présenter : « Je l’ai composée vers la fin de sa vie, mais je l’ai aussi composée au moment où la vaccination allait bon train. Parce que, tu vois, je suis un optimiste incurable ! Même pendant cet horrible premier confinement, j’étais motivé par le fait que, collectivement, les scientifiques du monde ont conçu ces vaccins et que, en l’espace de neuf mois, ils étaient injectés dans nos bras — c’est incroyable, quand on y pense ! » abonde Snaith qui, tout comme son père (et sa sœur Nina), possède un doctorat en mathématiques. « J’ai toujours été habité par ce feeling : on va passer au travers. La conviction qu’on s’en sortira grâce aux idées nobles de la médecineet de la science, grâce à cet arsenal de connaissances et de créativité. »

On n’en est pas encore sorti, insiste Snaith en voyant poindre chez lui, en Grande-Bretagne, la menace d’une cinquième vague, mais la tournée est désormais à l’ordre du jour, pour des auditoires doublement vaccinés. Il a donné son premier concert en 18 mois en août dernier, à l’affiche du Green Man Festival. « Pour plusieurs d’entre nous, musiciens et festivaliers, c’était alors un des premiers festivals extérieurs à avoir lieu, sans restrictions de foule. Là encore, on n’y croyait pas tellement : jouer dans un festival ? C’était irréel de vivre ça ! »

J’ai toujours été habité par ce feeling : on va passer au travers. La conviction qu’on s’en sortira grâce aux idées nobles de la médecine et de la science, grâce à cet arsenal de connaissances et de créativité.

Le spectacle qu’il a donné, et celui qu’il présentera au MTelus, a beaucoup changé depuis mars 2020, reconnaît Snaith. « On avait monté beaucoup de chansons, certaines plus dansantes, mais d’autres beaucoup plus calmes et mélancoliques comme sur Suddenly. Avant ce premier concert en festival, on s’est dit qu’il fallait simplement permettre au public d’exprimer sa joie de retrouver la liberté, collectivement. And man did it ever happen ! C’est normal de jouer devant des foules enthousiastes, mais cette fois-là, tout le monde avait le sourire. De la joie brute ! »

« Les souvenirs de ce premier concert ! abonde Dan Snaith. C’est chérir ce qui nous a tant manqué, en tant que musiciens, le plaisir de la tournée et des foules. C’est aussi comprendre qu’après tout ce qu’on a vécu, c’est possible d’y revenir. Je connais des collègues qui se plaignaient, avant la pandémie : “Ah… Je dois me lever tôt pour aller donner ce concert.” Moi, j’ai toujours refusé d’être ce genre de type. Donner des concerts, c’est un privilège. 

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