«The Beatles: Get back», le dernier mythe démystifié

La série documentaire «The Beatles : Get Back», du réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, bouleverse tout ce que l’on croyait savoir sur la séparation du groupe formé par les légendaires Paul McCartney, George Harrison, Ringo Starr et John Lennon.
Photo: Linda McCartney Apple Disney+ La série documentaire «The Beatles : Get Back», du réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, bouleverse tout ce que l’on croyait savoir sur la séparation du groupe formé par les légendaires Paul McCartney, George Harrison, Ringo Starr et John Lennon.

« C’était l’enfer, le tournage du film Let It Be. Même le plus grand fan des Beatles n’aurait pas enduré ces six semaines de misère. C’était la plus misérable session sur Terre. » John Lennon ne mâchait pas ses mots à l’automne 1970. Arrière-goût pestilentiel dans la bouche. Il vomissait tout, après sa « thérapie primale » chez le Dr Janov. L’album Plastic Ono Band, paru en décembre, transposa la hargne et le ressentiment en chansons mémorables et crues : « I don’t believe in Zimmerman [Dylan], I don’t believe in Beatles », proclama-t-il dans God.

L’histoire de « l’hiver du mécontentement » (pour reprendre les mots de George Harrison) s’écrivit donc ainsi : le réalisateur Michael Lindsay-Hogg parvint à « rescaper » 80 minutes de cet « enfer » pour son documentaire vérité Let It Be. Lequel eut le malheur supplémentaire de prendre l’affiche le mois suivant la terrible nouvelle tombée sur le monde en avril 1970 : oui, Paul McCartney avait éventé la mèche, c’en était fini des Beatles.

Malgré les bons moments du film, un medley rock’n’roll fort joyeux et surtout la formidable prestation « impromptue » sur le toit de la bâtisse d’Apple, on ne retenait que la séquence de la chicane larvée entre Paul et George, les images de Yoko Ono « monopolisant » John, les mines tristes de Ringo Starr et une impression générale d’ambiance pourrie. Pour tout le monde, y compris les protagonistes durant des décennies d’entrevues, c’était le chapitre noir de l’aventure magique des Beatles.

Un regard neuf from downunder

Et voilà qu’un demi-siècle plus tard, un nouveau montage de ces heures d’infamie est proposé par le réalisateur néo-zélandais Peter Jackson, sous la forme d’une minisérie documentaire de six heures (et plus) les 25, 26 et 27 novembre, sur la plateforme Disney+. Des heures bien plus heureuses qu’on le pensait, écrit-on dans les communiqués d’Apple et de Disney. Sans compter Paul qui a dit partout en entrevue avoir « changé sa perception » après avoir vu le travail de Jackson : c’était finalement plein de joie, ce mois-là. Levée de boucliers instantanée des exégètes, journalistes et fans, brandissant leurs bootlegs en preuve. Révisionnisme historique !

Rien n’est aussi blanc ou noir. Peter Jackson, qui s’y connaît en mythes et en fabulations, maître d’œuvre de l’adaptation au cinéma de la trilogie du Seigneur des anneaux, répétait mardi dernier en conférence de presse zoom aux médias du monde entier (dont Le Devoir) que les quelque 60 heures de métrage et 140 heures d’audio à sa disposition ne reflétaient certainement pas cette vision « doom and gloom », citant Michael Lindsay-Hogg qui n’a jamais cessé de s’inscrire en faux. « Il a toujours dit : “J’étais là tous les jours et je rigolais du matin au soir.” Il disait vrai : cela s’entend ! »

Le livre du film, avant le film

Et cela se lit. Un fort bel ouvrage intitulé The Beatles : Get Back, par les Beatles, paru en amont de la série documentaire, en témoigne : non seulement les sourires l’emportent sur les faces mornes sur les photos d’Ethan Russell et Linda McCartney, mais le verbatim des conversations entre les Beatles, Lindsay-Hogg, l’ingénieur de son Glyn Johns et les divers assistants présents révèle que les moments de tension sont plutôt brefs et les moments d’humour décalé à la façon des Beatles, plus que nombreux.

Le film de Jackson, on l’a compris lors de la conférence de presse, ressemblera beaucoup au livre : l’approche est pareillement chronologique, suit tout aussi naturellement « l’arc dramatique jour après jour », rend l’histoire plus que jamais compréhensible grâce à « un procédé d’intelligence artificielle qui permet de distinguer les conversations des guitares et autres bruits ambiants ». Mieux qu’aucun bootleg ne l’a jamais permis, d’ajouter Jackson, pas peu fier.

Les quelques minutes — bande-annonce, extraits divers — qui, ces derniers mois, préparent le terrain et font saliver les fans, sont déjà d’une qualité inimaginable, pour qui avait seulement vu Let It Be en 1970 (ou en VHS !), à partir de métrage 16 mm gonflé en 35 mm à gros grains. « Je voulais une copie parfaite, dit Jackson. Pour qu’on se sente comme si on était là, dans un coin, en train de les regarder créer. Image parfaite, son parfait. Ça a été une grande partie de mon travail. Tout existait déjà, les images de Michael Lindsay-Hogg, les pistes mono des Nagra, les enregistrements huit pistes au studio du sous-sol d’Apple… Je n’avais aucun tournage à faire, je n’avais qu’à améliorer la qualité technique et à trouver la meilleure façon de raconter l’histoire. »

Presque huit heures avec eux

Très vite, la commande initiale d’un documentaire de deux heures et demie pour le cinéma lui est apparue insuffisante. « Je savais que je voulais toute la performance des Beatles sur le toit d’Apple, les 45 minutes. Il me restait une heure et 45 minutes pour les vingt autres journées. Un peu plus de trois minutes par jour ! » Paul, Ringo, Yoko et Olivia Harrison « ont tout de suite été d’accord pour la série de six heures ».

Il savait ce qu’il voulait voir. « Je voulais étirer à dix minutes la fameuse séquence supposément incriminante où Paul et George discutent, pour donner le contexte. Paul a été d’abord surpris, mais il a compris mon intention. Dans un groupe, ça discute, c’est normal. Il y a des tensions, c’est normal. Mais durant toutes ces heures, jamais un Beatle ne hausse le ton envers un autre Beatle. Jamais. Ils se parlent franchement, c’est tout. George le pragmatique est le premier à dire que l’idée de transporter le public d’un éventuel spectacle par paquebot jusqu’en Afrique est “complètement insensée”. Mais c’est un constat, pas une colère. »

Les six heures promises sont devenues huit, a également laissé échapper Jackson de son côté de l’écran Zoom. « Il y a une longue séquence où l’on voit John et Paul aider George avec les paroles de Something, j’ai pas mal tout mis. Qui ne veut pas voir ça ? » Ce sont en effet les moments que les collectionneurs de bootlegs chérissaient déjà : la présentation par l’un ou l’autre d’une nouvelle chanson, les accords que l’on s’apprend, le premier essai d’arrangement, les modifications en cours de route. Rien que pour bien montrer la progression de The Beatles : Get Back, on sait déjà qu’il y a de quoi justifier une demi-heure : on verra ce que Jackson aura gardé.

Une histoire en trois actes

Comme le livre, le documentaire ne se divise pas seulement en trois parties, mais en trois actes : Twickenham Film Studios (les répétitions en vue de ce qui devait à l’origine être un spectacle de nouvelles chansons pour la télévision), Apple Studios (les enregistrements d’un projet plus modeste : faire un album) et The Rooftop. Le « drame » survient à la fin du premier acte, quand George, lassé des discussions sans fin, décide de quitter le groupe. Ses commentaires dans le verbatim préparent sa sortie : « Rien n’est pareil depuis que M. Epstein est mort… » ; « Je pense qu’on pourrait divorcer… » Gag de Lennon : « Mais qui aurait la garde des enfants ? » Il y a fort à parier que Jackson ne passera pas à côté d’un tel moment.

À vrai dire, l’entendre en conférence de presse aura achevé de convaincre ceux qui pouvaient encore craindre ce que Jackson lui-même appelle le « soi-disant whitewashing ». Ce linge lavé en famille, comprend-on, n’était pas très sale. « Quand ils travaillent ensemble, ce qui ressort, c’est leur implication, leur concentration, leur proximité. Dans le documentaire, on peut entendre 12 des 17 chansons qui seront sur Abbey Road et les ébauches d’une douzaine de chansons qui se retrouveront sur les albums solos. Ça aurait pu être des chansons des Beatles. Oui, ils discutent d’une fin qui se rapproche. Mais quand ils jouent, quand ils chantent, ce sont encore et toujours les Beatles. »

The Beatles – Get Back

The Beatles, Apple/Calloway, 2021, 240 pages

Disney+, les 25, 26 et 27 novembre

À voir en vidéo