Éblouissant Quatuor Dover

Le Quatuor Dover
Photo: Roy Cox Le Quatuor Dover

Nous étions heureux de retrouver, mardi à la salle Bourgie, le Quatuor Dover qui nous avait fortement impressionnés en 2017 lors de ses prestations beethovéniennes au Festival de musique de chambre. Les retrouvailles furent largement à la hauteur des espérances.

Mesurons-nous notre chance d’avoir pu entendre en l’espace d’une semaine le Quatuor de Jérusalem et le Quatuor Dover ? Avec le Quatuor danois, les Takács et sans doute un ou deux autres ensembles, nous sommes en présence du nectar mondial actuel de la discipline, sachant que les Pražák sont en reconstruction et les Artemis en pause.

Fugue et quatuor

Autant il est intéressant d’évoquer un parallèle au plus haut niveau avec les Jérusalem, autant il est éloquent de tirer des enseignements de la succession du Quatuor de Crémone, dimanche au Ladies’Morning, et des Dover, mardi. Le Quatuor de Crémone avait joué L’art de la fugue, un édifice qui n’aurait tenu que par un absolu équilibre des lignes et des forces.

En fait, l’art suprême de l’interprétation de Bach et la quintessence de l’art du quatuor convergent vers cette même notion : l’équilibre des forces. Le Quatuor de Crémone dans Bach était brinquebalant parce que le 1er violon était plus fort que le second, qui était plus mordant que le violoncelliste, qui lui jouait de manière plus assurée que l’altiste.

Avec le Quatuor Dover, cette question ne se pose pas. Le premier violon, Joel Link, est digne d’un grand soliste avec une corde de sol nourrie dans la dernière phrase du 3e mouvement de Zemlinsky, corde de sol que l’on retrouve aussi irradiante dans le 2e mouvement de Brahms. Mais, de l’autre côté de la scène, l’altiste Milena Pajaro-van de Stadt est tout aussi présente et intense. Les spectateurs du concert pourront comparer a posteriori la matière sonore chaleureuse de ses interventions dans le Finale de Brahms avec la couleur glaciale de l’enregistrement dit de « référence » du Quatuor Alban Berg. Par ailleurs, le mimétisme de Bryan Lee (2e violon) avec son homologue dans le 1er mouvement de Brahms était exceptionnel, et le violoncelliste Camden Shaw apportait ses touches musicales avec un détachement apparent, mais beaucoup de sérieux.

Zemlinsky et León

La « patte Dover », c’est le moelleux sonore, un « grain » qui, on l’a dit précédemment, en fait le Quatuor Guarneri du XXIe siècle. Ce grain sonore se module avec infiniment de souplesse et une palette de demi-teintes insoupçonnées. C’est, par exemple, l’avantage des Dover sur un autre excellent quatuor contemporain, les Belcea, dans le 3e mouvement du Quatuor op. 51 no 2 de Brahms.

Le 1er Quatuor de Zemlinsky est idéalement choisi comme appariement avec Brahms, qu’il précède dans le programme, mais prolonge dans l’esprit. Avec les Dover, la force et la puissance du « kräftig » du 3e mouvement deviennent ravageuses. Par rapport à la version, fameuse, des LaSalle, c’est, là aussi, l’agrément sonore qui confère aux Dover une nette valeur ajoutée.

Quant à l’œuvre de la compositrice américaine d’origine cubaine Tania León (née en 1943), son Quatuor no 2 de 2011 peut se résumer par l’idée de fragmentation (tel est même le titre du 3e mouvement rythmiquement très ardu) ou de diffraction. À entendre du substrat cubain ainsi pulvérisé par des procédés contemporains divers et variés, nous avons songé à Marcel Landowski. Ce cacique de la musique française des années 1960-1970 était joué parce qu’il occupait des postes de pouvoir. On pouvait assez facilement déconstruire le caractère apparemment tortueux de sa musique en des choses très simples, déformées pour les rendre dissonantes et « modernes ». Une fois son pouvoir perdu, le temps de Landowski passa fort vite et sa musique de procédés fut jetée aux oubliettes. La déclinaison américano-cubaine du genre, 50 ans après, connaîtra-t-elle un sort plus enviable ?

Salle Bourgie

Zemlinsky : Quatuor à cordes no 1. Tania León : Quatuor à cordes no 2. Brahms : Quatuor à cordes op. 51 no 2. Quatuor Dover. Mardi, 16 novembre 2021.

Salle Bourgie

Zemlinsky : Quatuor à cordes n° 1. Tania León : Quatuor à cordes n° 2. Brahms : Quatuor à cordes op. 51 n° 2. Quatuor Dover. Mardi, 16 novembre 2021.

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