Sous le vernis de Crémone

L’interprétation de «L’art de la fugue» par cet ensemble italien laisse un goût étrange.
Photo: Nikolaj Lund L’interprétation de «L’art de la fugue» par cet ensemble italien laisse un goût étrange.

Le Ladies’ Morning Musical Club reprenait dimanche ses concerts internationaux avec la venue du Quatuor de Crémone dans un programme idéalement adapté à la formule des concerts sans entracte et tombant fort à propos, tel un apéritif inattendu à quelques jours du Festival Bach. Mais l’interprétation de L’art de la fugue par cet ensemble italien laisse un goût étrange.

Pour cette œuvre, sur laquelle il a travaillé durant les dix dernières années de sa vie, Bach n’a jamais défini la destination instrumentale. On a pensé naturellement au clavier. Mais quel clavier ? Clavecin, orgue ou clavicorde, voire pianoforte naissant ? Et pourquoi pas un consort de violes, donc, potentiellement, un quatuor, ou même un orchestre, obsession du chef des années 1950 Hermann Scherchen ?

Rhétorique et narration

Pionnier du renouveau baroque, Gustav Leonhardt s’est beaucoup battu pour faire accréditer la thèse du clavecin. Mais quels que soient la vérité instrumentale et le mode d’expression, L’art de la fugue est un tel chef-d’œuvre que l’enjeu est de le « faire parler » à l’esprit et au cœur.

Tel est déjà un premier acquis puisque certains, dans l’histoire, ont pensé qu’il s’agissait simplement d’un ouvrage rhétorique non destiné au concert. Les interprètes les plus convaincants, parmi lesquels deux pianistes récemment (Filippo Gorini et Daniil Trifonov) ont montré que la fascination exercée par L’art de la fugue vient d’une sorte d’hypnose de l’auditeur devant la complexité du propos. En gagnant la concentration du mélomane, un scénario narratif peut quasiment se mettre en place.

On a vécu ce processus au disque avec le Quatuor Emerson, notamment grâce à l’équilibre absolu au sein de ce groupe. Le Quatuor de Crémone vient en rupture avec ces tentatives dans une approche qui paraît a priori très docte. Le 2e violon et l’altiste disposent chacun de deux instruments, le plus « spectaculaire » étant un « alto ténor », qui se situe entre l’alto et le violoncelle.


La chose permet d’éviter les transpositions et de changer les couleurs. Comme chez les Emerson, les configurations varient : parfois, on entend un trio, parfois un duo. Mais comme si cela ne suffisait pas, l’altiste sort par moments une flûte à bec. Mais quel est, justement, le discours narratif musical de ces changements ?

En grattant le vernis de ces apports qui paraissent si réfléchis, on n’aboutit à rien de constructif. Qu’apportent les variations de textures, les changements d’instruments dans le continuum et le suivi de la pensée de Bach ? La réponse est implacable : distraction en lieu et place de la concentration.

Si M. Simone Gramaglia, l’altiste du Quatuor de Crémone, nous subjuguait par son jeu d’alto, il n’aurait peut-être pas besoin de sortir sa flûte pour nous divertir. Et ce que l’on constate en écoutant le Quatuor de Crémone jouant Bach, c’est que nous avons un 1er violon, Cristiano Gualco, superlatif, tranchant, articulé, un 2e violon globalement à la hauteur, et une partie droite de scène plus molle, avec un altiste aux sons parfois baveux et un violoncelliste tantôt bonasse, tantôt en phase avec le leader du groupe. On visualise très bien les déséquilibres vers la fin avec le Contrapunctus 13a, hyper tenu, mené en trio par Gualco et le 13b, presque avachi, par les trois autres. Il était certes un peu cruel pour le Quatuor de Crémone de se produire à Montréal cinq jours après le Quatuor de Jérusalem, mais la vie est ainsi faite.

Il y avait, dimanche, des moments très travaillés, notamment le Contrapunctus final, inachevé, avec une gestion des textures (peu de vibrato, sons très tendus). Mais il y avait aussi des inégalités et des tics lassants, comme ces péroraisons solennelles à la fin des Contrapunctus, alors que l’un devrait couler dans l’autre. Tout cela était honorable, mais montrait surtout que L’art de la fugue au quatuor est un exercice plus que redoutable.

L’événement musical de la fin de semaine était finalement, pour les fouineurs, sur les écrans branchés aux webdiffusions. Klaus Mäkelä dirigeait le Concertgebouw d’Amsterdam dans les 6e Symphonies de Chostakovitch et de Tchaïkovski à Hambourg. Cela se trouve sur YouTube, en différé, et c’est à ne pas manquer.

Ladies’ Morning Musical Club

Quatuor de Crémone. Bach : L’art de la fugue. Salle Pollack, dimanche 14 novembre 2021.

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