Kerson Leong et l’effet Philip Glass

Le violoniste Kerson Leong offre une brillante prestation dans les 4 Saisons de Philip Glass.
Photo: Bruno Schlumberger Le violoniste Kerson Leong offre une brillante prestation dans les 4 Saisons de Philip Glass.

Quatre mois après les « Quatre saisons de Buenos Aires » de Piazzolla à Lanaudière, le tandem Kerson Leong, au violon, et Nicolas Ellis à tête des Violons du Roy nous offrait le pendant : les « Quatre saisons américaines » de Philip Glass. Même qualité musicale, même exaltation.

Il se trouve peu de mécènes ici bas pour financer des programmes discographiques pourtant « évidents » et qui porteraient haut la flamme musicale du Québec et du Canada. C’est ainsi qu’I Musici est passé à côté du Concerto pour violon de Peteris Vasks par Vadim Gluzman et Jean-Marie Zeitouni ou que Les Violons du Roy et Stéphane Tétreault n’ont pas pu immortaliser leur hallucinante vision de Présence du même Peteris Vasks.

De même, aujourd’hui, l’immortalisation d’un couplage Glass / Piazzolla par Kerson Leong et Nicolas Ellis s’imposerait absolument. D’abord pour la logique. Le 2e Concerto pour violon, cordes et synthétiseur de Philipp Glass, « Quatre saisons américaines » est né en 2009 exactement dans la même perspective que l’assemblage dit « Quatre saisons de Buenos Aires » réalisé à partir de quatre œuvres de Piazzolla.

Élément manquant

Ces « Quatre Saisons » de Piazzolla ne sont pas une idée de Piazzolla mais une réalisation (1996-1998) du Russe Leonid Desyatnikov pour Gidon Kremer et la Kremerata Baltica. L’objectif était de créer un complément thématique non baroque et à saveur contemporaine à des programmes de concerts comportant les Quatre Saisons de Vivaldi. La démarche de Glass en 2009 est exactement la même. Elle est donc à la fois artistique et habilement mercantile.

Dans son œuvre fort astucieuse et consensuelle (38 minutes : le minutage, lui aussi, est parfait) Philip Glass — dont le Concerto pour violon n° 1 (1987) est un authentique chef-d’œuvre — utilise le même procédé que Peteris Vasks ; des soliloques instrumentaux entrecoupent des sections avec orchestre. Les passages en solo sont pourtant plus rhétoriques que nourris d’épanchements émotionnels comme chez le Letton.

L’orchestre est composé de cordes (comme Vivaldi) augmentées d’un synthétiseur. C’est à ce niveau que la proposition des Violons du Roy à la salle Bourgie foirait complètement. Le son du synthétiseur était indéterminé et inaudible, sauf en de rares occasions (les passages forte accentués de la fin du 1er mouvement par exemple). Mais toute sa nécessaire contribution coloriste additionnelle complémentaire aux cordes (dans l’enregistrement de l’Orchestre de chambre de Berne chez Naxos c’est une sorte de faux clavecin électronique donnant une judicieuse teinte néo-baroque) était évacuée.

Par contre la prestation des Violons du Roy et de Kerson Leong était infiniment plus colorée, variée, contrastée et nourrie que sur les enregistrements disponibles, le dernier mouvement, un moment d’exaltation rare, faisant mouche sur le public.

Le Walton d’Arnold

Il en allait de même avec la Sonate pour orchestre à cordes de « Walton » dont le Finale est de loin le mouvement le plus réussi. Nicolas Ellis dans son préambule disait aimer beaucoup le Lento, mouvement « profond » mais longuet qui, en ce qui nous concerne, fait penser à un créateur-hamster qui tourne en rond à force de ne pas parvenir à accoucher de la Nuit transfigurée de Schoenberg !

Mais le point le plus amusant sur cette œuvre que Nicolas Ellis a présentée comme arrangée par Walton à partir de son Quatuor n° 2 à la demande de Neville Marriner est de se souvenir qu’il s’agit de la composition dont nous racontions la genèse ici même la semaine dernière dans notre portrait de Malcolm Arnold. Citons une nouvelle fois Neville Marriner : « Willy [Walton] était vraiment très paresseux. Un jour, je voulais le convaincre d’écrire une œuvre pour cordes pour l’Academy. Je lui ai payé un dîner hors de prix au Ritz et j’ai dû pousser sur le champagne pour qu’il accepte finalement d’orchestrer son quatuor. Mais le bouquet, c’est qu’il a sous-traité le boulot à Malcolm Arnold, se contentant de signer la partition, et lui donna le nom de Sonate pour cordes ! ».

L’œuvre entendue cette semaine aux Violons du Roy, adaptation du Quatuor n° 2 de Walton, est donc bien de Malcolm Arnold ! D’ailleurs la Société Malcolm Arnold en Grande Bretagne, qui a propagé l’article du Devoir, nous a confirmé l’anecdote cette semaine.

En ouverture de concert, les musiciens ont choisi une œuvre poétique et évocatrice de Laurence Jobidon, compositrice québécoise de 29 ans, dont certains salves d’accents rappellent des formules utilisées par Chostakovitch dans ses quatuors.

 

Saisons des Amériques

Jobidon : Le harfang et le loup (2015). Walton : Sonate pour cordes. Glass : Concerto pour violon n° 2 « The American Four Seasons » (2009). Kerson Leong (violon), Les Violons du Roy, Nicolas Ellis. Salle Bourgie, 12 novembre 2021.

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