Les folies lyriques de Rameau

Une scène de «Platée», mis en scène par le Canadien Robert Carsen et capté en décembre 2020 au Theater an der Wien. Platée n’est plus une grenouille ici, mais une riche et pataude quinquagénaire (le ténor néerlandai Marcel Beekman) qui veut frayer dans l’univers de la mode. Les élus de ce cercle la rejettent avec dédain, et Jupiter prend les traits de Karl Lagerfeld.
Photo: WERNER KMETITSCH Une scène de «Platée», mis en scène par le Canadien Robert Carsen et capté en décembre 2020 au Theater an der Wien. Platée n’est plus une grenouille ici, mais une riche et pataude quinquagénaire (le ténor néerlandai Marcel Beekman) qui veut frayer dans l’univers de la mode. Les élus de ce cercle la rejettent avec dédain, et Jupiter prend les traits de Karl Lagerfeld.

Après un silence de 270 ans, Achante et Céphise, un opéra de la maturité de Jean-Philippe Rameau, nous est révélé par le chef Alexis Kossenko dans un enregistrement Erato. Au même moment, Unitel en vidéo et Harmonia Mundi en audio publient le phénoménal Platée, dirigé par William Christie, et Naxos annonce un DVD d’Hippolyte et Aricie par Raphaël Pichon. Occasion de rappeler les audaces lyriques d’un compositeur visionnaire.

Pour paraphraser le dialoguiste Michel Audiard : « Si le génie se mesurait, Rameau serait mètre étalon. Il serait à Sèvres. » Contrairement à Platée (1745), Achante et Céphise, une pastorale héroïque de 1751 qui n’avait pas été entendue depuis 270 ans, n’est pas l’un des plus grands ouvrages de l’histoire de l’art lyrique. Mais sa redécouverte n’en est pas moins passionnante.

Clarinettes et cors

« Dès l’ouverture, on a du mal à croire qu’il s’agit d’une œuvre du XVIIIe siècle », nous dit Alexis Kossenko. Le successeur de Jean-Claude Malgoire à la tête de la Grande Écurie et la Chambre du Roy s’est battu pour ressusciter cette partition. « Quand 2014, l’année Rameau, s’est approchée, pas mal d’interprètes ont voulu graver une grande partie des ouvrages qui restaient à enregistrer, mais Achante et Céphise est passé à travers les mailles du filet. Or, c’est l’une des premières partitions de la nouvelle intégrale Rameau que j’avais achetées, et cet opéra m’avait tout de suite intrigué, car il a une ornementation assez folle, la plus riche et la plus particulière de Rameau, en raison de la présence de clarinettes et d’une utilisation audacieuse des cors. »

Oui, des clarinettes en 1751, alors que Mozart, né en 1756, n’a employé cet instrument que tardivement dans son œuvre ! Quant aux cors, Alexis Kossenko précise que Rameau avait découvert « le cor joué d’une manière très différente de ce qu’on faisait en France, car quatre cornistes venaient d’arriver de Bohème et faisaient entendre des sons inconnus ».

Kossenko a trouvé dans le manuscrit « des repentirs », quelques endroits où Rameau était revenu sur ses décisions premières. « À l’époque, les parties de cor étaient tenues par des instrumentistes de l’orchestre, souvent deux violonistes qui savaient “sonner le cor”, mais c’étaient plutôt des appels de chasse avec une technique relativement rudimentaire. En voyant débarquer les cornistes de Bohème, Rameau s’est un peu emballé, composant des choses qui dépassaient en difficulté ce que ses instrumentistes pouvaient faire. » Avant de se raviser…

Dans son enregistrement, Kossenko est revenu aux intentions originales. Le jeune chef, qui n’avait pu donner que des extraits lors de l’année Rameau, s’est fait un nom depuis. Il a pu tisser des liens avec le Centre de musique baroque de Versailles et réussir à le convaincre que le projet méritait d’être monté.

Platée chez Karl Lagerfeld

Il en va tout autrement pour Platée, devenu un ouvrage emblématique du génie de Rameau. Platée est l’histoire d’une grenouille, plus précisément d’une nymphe des marais, moche et crédule, dont se moquent les dieux en lui faisant croire que Jupiter est amoureux d’elle. Ce stratagème est destiné à apaiser, par le ridicule, la jalousie de la femme de Jupiter, Junon. Les férus d’histoire décoderont une satire sur Louis XV (Jupiter) sautant sur tout ce qui bouge. Il s’agit, plus encore, d’une allégorie vitriolée sur les bourgeois de province (Platée qui ne sait pas « où est sa place »), qui, en ce milieu de XVIIIe siècle, se piquent de venir fricoter à Paris avec les puissants.

Plus largement, c’est donc un opéra intemporel sur l’hubris, transposable à l’infini, ce que n’a pas manqué de faire le metteur en scène canadien Robert Carsen avec son Platée, capté en décembre 2020 au Theater an der Wien. Platée n’est plus une grenouille ici, mais une riche et pataude quinquagénaire (le ténor néerlandais Marcel Beekman) qui veut frayer dans l’univers de la mode. Les élus de ce cercle la rejettent avec dédain, et Jupiter prend les traits de Karl Lagerfeld. Tout ce monde se pousse du col, évolue entre des miroirs et se regarde à la télé, qui, elle-même, se reflète dans un miroir.

Nous avions commenté lors de sa première en 2014 à l’Opéra comique de Paris ce spectacle, regard différent de la version de référence créée par Laurent Pelly et Marc Minkowski. La reprise viennoise ramène dans la fosse William Christie, dont la lecture orchestrale (Menuets en goût de vièle, plage 32) vaut à elle seule le détour. Pour qui rejetterait la scénographie de Carsen, Harmonia Mundi publie ce Platée en CD.

Prima la musica

Avant la renaissance Rameau du dernier quart de siècle, il y eut une éclipse. Pour Alexis Kossenko, « Rameau souffre depuis deux siècles de l’idée que ses livrets sont mauvais. Et cela parce qu’après Quinault et Lully, pratiquement aucun librettiste ne trouvait grâce aux yeux de la critique en France ».

Rameau en la circonstance n’a pas aidé sa cause, poursuit-il. « Il voulait tellement défendre la prééminence de la musique sur le texte qu’il est allé fanfaronner en déclarant : “Je pourrais mettre en musique la gazette de Hollande.” Sous-entendu : “On s’en fiche du texte, la musique peut tout.” Il l’a payé pendant deux siècles. »

C’est dans Platée que, pour Alexis Kosseko, Rameau a fait la démonstration la plus flamboyante de sa théorie. « Rameau s’est amusé à prouver cette suprématie de la musique sur le texte. Dans Platée, il y a deux airs de la Folie dans lesquels Rameau parvient à insuffler l’exact inverse des paroles. Le fameux air “Aux langueurs d’Apollon” est un texte triste et même funéraire mis en musique de manière délirante, joyeuse, piquante. Il y a un autre air moins connu, un peu plus loin, dans lequel il met une musique larmoyante et triste sur un texte joyeux. La Folie se permet de retourner le sens des mots grâce aux pouvoirs de l’harmonie. À travers la Folie, c’est Rameau lui-même qui se met en scène et prouve ce qu’il avance ! »

Alexis Kossenko reconnaît que l’argument d’Achante et Céphise « n’est pas le plus intéressant qui soit ». Il comprend aussi que les metteurs en scène et les compagnies se tournent prioritairement vers les tragédies lyriques. « Avec Achante et Céphise, œuvre de circonstance, on est entre les deux. On a un prétexte dramatique pour célébrer une naissance royale. »

Quant à la force de la singularité de la production lyrique de Rameau, Alexis Kossenko la résume par sa « modernité inouïe ». « On peut écouter le “Trio des Parques” d’Hippolyte et Aricie, tellement invraisemblable par la modulation par enharmonie que ses contemporains n’ont pas voulu le jouer et qui aujourd’hui encore vous décroche le cœur. On peut aussi parler du début du 5e acte des Boréades, dénué de mélodie, comme un pied de nez à Rousseau, qui prônait la suprématie de la mélodie sur l’harmonie et le rythme. »

Le chef voit l’œuvre lyrique de Rameau comme un « laboratoire » où le compositeur pousse chaque fois ses recherches plus en avant. « J’ai coutume de dire que Rameau est le premier réaliste, le premier impressionniste et le premier expressionniste. Il suffit de survoler les scènes infernales pour voir comment il peut forcer le trait et donc se comporter en expressionniste. Le premier impressionniste, parce que personne à son époque et avant longtemps ne sera capable de s’éloigner de concepts simples (joie, tristesse, légèreté) pour arriver à dépeindre des choses de l’ordre du fugitif, de l’impression, de l’impalpable (d’ailleurs, avec les musettes d’Achante et Céphise, on est gâtés). »

Alexis Kossenko, dans le cadre d’une résidence de travail au Centre de musique baroque de Versailles, a d’ores et déjà pour projet d’enregistrer la première version encore inédite de Zoroastre, puis de graver Les Paladins. La seule chose qu’il faudra impérativement changer sera de mettre la prise de son (ici brouillonne, réverbérée et d’un niveau trop élevé) au diapason de la qualité artistique.

Nouveautés

Achante et Céphise, Sabine
Devieilhe, Cyrille Dubois, David Witczak, Judith van Wanroij,
Les Ambassadeurs, La Grande Écurie, Alexis Kossenko,
Erato, 2 CD, 0190296693946


Vidéothèque Rameau

Castor et Pollux. Rousset-Audi. Opus Arte.

 

Dardanus. Pichon-Fau.
Harmonia Mundi.

 

Hippolyte et Aricie. Haïm-Alexandre. Erato.

 

Hippolyte et Aricie (éd. Christie). Christie-Kent. Opus Arte.

 

Les Boréades. Haïm-Kosky. Erato.

 

Les Indes galantes. Christie-Serban. Opus Arte.

 

Les Paladins. Christie-Montalvo. Opus Arte.

 

Platée. Minkowski-Pelly. Arthaus.

 

Zoroastre. Rousset-Audi. Opus Arte.


En concert cette semaine

Le Quatuor Dover, salle Bourgie, le mardi 16 novembre, 19 h 30.

Louis Lortie et David Zinman à l’OSM, Maison symphonique, les mercredi 17 et jeudi 18 novembre, 19 h 30.

Arion et Mathieu Lussier, La chapelle du Roi-Soleil, salle Bourgie, du 19 au 21 novembre.




Achante et Céphise

Sabine Devieilhe, Cyrille Dubois, David Witczak, Judith van Wanroij, Les Ambassadeurs, La Grande Écurie, Alexis Kossenko. Erato, 2 CD, 0190296693946.

Platée

Marcel Beekman, Jeanine de Bique, Edwin Crossley-Mercer, Cyril Auvity, Marc Mauillon, Les Arts florissants. Harmonia Mundi, 2 CD, HAF 890 5349-50. Unitel, Blu-ray, 804 804.

Hippolyte et Aricie

Pichon. Naxos DVD. À paraître en novembre.



À voir en vidéo