​Gala de l’ADISQ: la grand-messe culturelle perd ses fidèles

Le musicien CRi durant sa performance au gala de l’ADISQ
Photo: Éric Myre Le musicien CRi durant sa performance au gala de l’ADISQ

Le Gala de l’ADISQ a eu peine à s’imposer dimanche soir, et a enregistré ses pires cotes d’écoute des dernières années. Si la couverture des élections municipales lui a volé une partie de son audimat, le désintérêt pour cette grand-messe culturelle — et les galas en général — est aussi en cause, selon experts et acteurs du milieu.

« Le dimanche soir, c’est LA grosse soirée de télévision au Québec. La compétition est féroce. D’habitude ça se joue entre Révolution [à TVA] et Tout le monde en parle [à ICI Radio-Canada Télé]. Mais l’ajout des soirées électorales de LCN et de ICI RDI a divisé les cotes d’écoute », note Pierre Barrette, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Selon les sondages de la firme Numéris, 677 000 personnes ont suivi en direct le 43e Gala de l’ADISQ sur les ondes de ICI Radio-Canada Télé. Il s’agit d’une baisse de 33 % de l’audimat comparativement à 2020 (1 015 000 téléspectateurs). En 2019, ils étaient presque le double à suivre la remise de prix, soit 1 230 000.

Pendant que Louis-Josée Houde commençait son monologue d’ouverture, la couverture des élections municipales de LCN et de ICI RDI ont attiré respectivement 234 000 et 225 000 férus de politique. Soit l’équivalent du nombre d’auditeurs manquant au Gala de l’ADISQ pour égaler ses statistiques habituelles.

Mais pourquoi organiser le Gala le soir des élections municipales, dont la date est connue depuis quatre ans ? C’est la question que de nombreux téléspectateurs et acteurs de l’industrie de la musique se posent ces derniers jours.

La réponse ? C’était ça ou le soir de l’Halloween. « Quand la décision a été prise en juin, on espérait surtout retourner en salle, et les dates disponibles à la Place des Arts — et pour Radio-Canada —, c’était le 31 octobre ou le 7 novembre », explique en entrevue Ève Paré, directrice générale de l’ADISQ. Les artistes étant moins disponibles à Halloween, le choix s’est porté sur le jour des élections qui « soulève peu d’engouement » à l’habitude.

« Si c’était à refaire aujourd’hui, on regarderait ça différemment », poursuit Mme Paré, rappelant être entrée en poste en septembre, au moment où la décision était déjà prise. « Une telle baisse [de l’audimat] force à se poser des questions […] et à faire un mea culpa », ajoute-t-elle.

Habitudes changeantes

De son côté, la directrice générale de la télévision de Radio-Canada, Dany Meloul, ne regrette rien et ne s’inquiète pas outre mesure de la dégringolade des cotes d’écoute. « Radio-Canada a très souvent une écoute de rattrapage qui vient augmenter de beaucoup les chiffres. […] On en saura plus dans quelques semaines. »

D’ailleurs, en ajoutant les visionnements en rattrapage de lundi, ce sont 725 000 personnes qui ont, en réalité, regardé le 43e Gala de l’ADISQ.

« Les chiffres qu’on nous donne ne tiennent souvent pas compte des habitudes télévisuelles qui ont changé. […] Ce n’est pas un chiffre qui mesure l’intérêt, mais plutôt qui était disponible dimanche pour écouter le Gala en direct », indique Danick Trottier, directeur du Département de musique de l’UQAM, certain que les chiffres vont continuer à gonfler.

Une telle baisse [de l’audimat] force à se poser des questions […] et à faire un mea culpa

 

Les jeunes générations, dit-il, ne suivent plus la grille horaire des émissions télévisées. Avec la multiplication des plateformes de visionnement en ligne et la possibilité de regarder les programmes en différé, ils aménagent leur propre horaire et font mentir les chiffres.

Il n’en reste pas moins que c’est bel et bien l’ADISQ qui a écopé de l’attrait pour la couverture électorale des chaînes en continu, et non TVA. La populaire émission de danse Révolution a rejoint 1 134 000 téléspectateurs dimanche soir, tandis que Chanteurs masqués en a rassemblé 1 497 000, des chiffres similaires aux dernières semaines.

Galas « mortifères »

Pour Pierre Barrette de l’UQAM, les galas en temps de pandémie refroidissent les téléspectateurs, car celui de l’ADISQ n’est pas le seul concerné. Québec Cinéma, Artis, Les Olivier, les Gémeaux, mais aussi les Oscar, les Golden Globes et bien d’autres célébrations artistiques ont vu leur audimat chuter depuis deux ans.

« Les gens regardent des galas pour le tapis rouge et pour le “show”. Ils veulent voir les artistes pleurer ou faire le party parce qu’ils ont gagné ou perdu. Depuis la pandémie, avec les masques, la distanciation et l’absence de public, les galas sont très pénibles, mortifères même. »

« Avec les concerts en salle sur pause et le report de lancements d’albums, peut-être que les Québécois se sont sentis plus éloignés de leurs artistes, plus déconnectés de l’industrie de la musique. Ça donne moins envie de savoir s’ils ont gagné des prix ou non », avance de son côté Alexan Artun, président et fondateur de Rosemarie Records.

Le fait que les artistes présents au gala de l’ADISQ dimanche soir soient moins connus du grand public a également pu jouer, croient plusieurs intervenants interrogés par Le Devoir. Le Gala a pour une fois fait la part belle aux artistes émergents comme FouKi, Klô Pelgag, CRi, Léa Jarry ou encore Anachnid. « C’est une excellente chose, mais c’est aussi compréhensible que le public se reconnaisse moins dans le portrait musical sans les France d’Amour et Daniel Bélanger de ce monde », note Danick Trottier.

« Si ces artistes émergents étaient plus présents à la radio et dans les médias traditionnels le reste de l’année, peut-être que le public aurait été pas mal plus présent devant le Gala de l’ADISQ », réplique Fannie Crépin, cofondatrice de Musique Bleue, estimant pour sa part que c’est le format des galas télévisés qui devrait être réinventé.

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