Si MikeZup était élu maire

Une chose frappe à la découverte de l’opus: la voix de MikeZup a changé. D’agressive et menaçante à l’époque des clips «Bonhomme» et «Semi automatique» (2016) et du premier album de la trilogie «Omerta» (2019), elle est devenue plus posée, la prosodie gagnant en musicalité alors que le chanteur mise sur le son éraillé de sa voix.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Une chose frappe à la découverte de l’opus: la voix de MikeZup a changé. D’agressive et menaçante à l’époque des clips «Bonhomme» et «Semi automatique» (2016) et du premier album de la trilogie «Omerta» (2019), elle est devenue plus posée, la prosodie gagnant en musicalité alors que le chanteur mise sur le son éraillé de sa voix.

MikeZup avait 12 ans la première fois qu’il a enregistré une chanson dans un vrai studio « et non avec un micro d’ordinateur ». À 14 ans, il lançait son premier vidéoclip, filmé à son école, pour la chanson M. le Principal :« Monsieur l’directeur, dites-moi, êtes-vous imbécile ? / À l’heure qu’on se parle, y’a p’t’être des jeunes qui se mutilent / Mais vous perdez votre temps à juger comment j’m’habille ». C’était en 2010 ; le rappeur, qui lance au Coup de cœur francophone son album Couleurs primaires, dit avoir beaucoup changé depuis, sauf pour ceci : l’urgence de raconter sa réalité et celle des jeunes de son quartier.

« Le “jeune vieux”, c’est comme ça qu’on m’appelle », dit MikeZup, prenant une pause d’enregistrement à son studio du quartier Villeray pour discuter avec nous. « Je considère avoir une vieille âme », mais aussi déjà beaucoup de vécu, à 26 ans seulement. « Ça aussi… » concède le père de deux jeunes garçons, qui lance un cinquième album en carrière, mais son premier pour l’étiquette Joy Ride Records, la maison de Loud, d’Imposs, de 5Sang14 et de Connaisseur Ticaso, avec qui il partagera la scène de l’Astral le 11 novembre.

Hormis Loud (qui l’a invité à collaborer sur sa chanson Game Boy, dévoilée sur scène l’été dernier), tous ces collègues — ajoutons aussi SP et Ti-Kid de Sans Pression, qu’on n’avait entendus ensemble sur un même morceau depuis des lustres ! — participent à Couleurs primaires, un robuste album de rap conscient et lucide. Un disque souvent dur, comme l’a été son propre parcours.

Or, une chose frappe à la découverte de l’opus : la voix de MikeZup a changé. D’agressive et menaçante à l’époque des clips Bonhomme et Semi automatique (2016) et du premier album de la trilogie Omerta (2019), elle est devenue plus posée, la prosodie gagnant en musicalité alors que le chanteur mise sur le son éraillé de sa voix. « J’ai trouvé mon ton, je dirais. Quand je criais dans le micro comme à l’époque de Bonhomme, je cherchais encore mon style. Là, j’ai trouvé, je crois », dit MikeZup en prenant pour exemple le rap confidence à la rythmique entraînante, Nuit ensoleillée, qui ouvre l’album. « J’aime cette direction musicale. J’avais de la colère en moi à l’époque, surtout dans Bonhomme. J’étais fâché, j’avais un message à passer, je vivais des moments difficiles. »

Bonhomme, une affaire lugubre sur une rythmique qui annonçait déjà la tendance drill : « Demande à monsieur l’principal / Ouais, depuis que je suis tout p’tit j’ai la dalle / Chez nous faire le mal c’est normal / Porter le fer chez nous c’est normal ». Qu’est-ce qui a changé depuis ? « À l’époque, j’étais dans un autre état d’esprit, explique MikeZup. Mes enfants sont nés depuis. Je faisais encore du rap juste pour faire du rap, sans penser à en vivre. Là, j’ai décidé d’en faire une carrière, et ça change tout. »

« À 100 % dans la musique »

Le déclic s’est fait il y a deux ans. La goutte qui a fait déborder le vase, dit MikeZup, en parlant de « situations » délicates s’ajoutant au deuil de son père. « J’étais tanné, écœuré, il fallait que quelque chose change et pour y arriver, je devais faire le premier pas. J’ai décidé d’ouvrir mon studio. J’avais le choix : soit c’est la rue, soit c’est la musique. J’ai décidé de me mettre à 100 % dans la musique », et il ne regrette rien. « J’ai des entrées d’argent venant du studio, du label, et des albums que j’ai lancés par moi-même. Aujourd’hui, je peux m’occuper de mes enfants juste avec ça, mes bills sont payés. J’ai pris la bonne décision. »

Il assure ne pas s’être censuré en passant avec une étiquette établie lui assurant une vraie distribution d’albums et une meilleure visibilité. « Carlos [Munoz, patron de Joy Ride] me dit toujours : “Fais comme d’habitude”. J’ai quand même fait un album plus introspectif que ce que j’ai déjà fait auparavant », dans lequel il détaille son cheminement, par exemple sur la chanson Enfermés – Loin des miens, qui évoque son propre séjour de six mois en prison pour une affaire de fraude, chanson à laquelle collabore Souldia, qui parle aussi de sa propre expérience. « Je m’explique dans mes raps, j’explique comment j’en suis arrivé là, et j’exprime ce que je veux pour l’avenir », qu’il souhaite, pour lui-même et pour les plus jeunes, sans injustices ni violence.

« Ce que je ferais pour régler le problème de violence dans la rue si j’étais élu maire ? » MikeZup prend un moment pour réfléchir. « Je ne sais pas si on peut faire quelque chose pour la génération qui est déjà en conflit… J’essaierais de sauver la prochaine génération. Je commencerais à intervenir directement dans les écoles, à ouvrir plus de maisons des jeunes, à engager plus de travailleurs de rue pour aider les jeunes dans le besoin. Parce qu’il y a personne au monde qui naît avec une arme dans les mains et qui se met à braquer des dépanneurs, à braquer des gens ou à tirer sur tout le monde. Ça, ça vient de quelque part, et je pense qu’on peut arrêter ça si on travaille avec les jeunes. »

 

Couleurs primaires

MikeZup, Joy Ride Records. En spectacle avec Connaisseur Ticaso et Sash’u, à L’Astral, le 11 novembre, 21 h.

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