Olivier Latry et Éric Le Sage, les grands enfants

Olivier Latry
Deyan Parouchev Olivier Latry

L’organiste émérite de l’OSM, Olivier Latry, revenait, jeudi, à la console de l’orgue Pierre-Béique associé au remarquable pianiste Éric Le Sage que les lecteurs du Devoir connaissent bien à travers les désormais légendaires enregistrements de la musique de Robert Schumann. Le bonheur de ces musiciens fut contagieux dans un concert certes expérimental et inégal, mais enthousiasmant.

Ils avaient l’air de s’amuser comme de grands enfants sur la scène de la Maison symphonique, Olivier Latry et Éric Le Sage, en dépit des défis techniques de cet inusité programme orgue et piano. L’exaltation a culminé dans l’arrangement de la Rhapsody in Blue de Gershwin, dans lequel, vers la fin, Éric le Sage s’est emballé comme s’il voulait jouer plus vite que son ombre.

La quête de l’inouï

L’histoire de la Rhapsody in Blue nous ramène à Paul Whiteman, à son orchestre et à son rêve de fusion des genres jazz et classique lors de concerts « expérimentaux ». Tel était exactement l’esprit de la soirée : une quête du monde de l’inouï et de l’éblouissement. Il faudrait que ces concerts d’orgue à la Maison symphonique, qu’il s’agisse d’improvisations sur des films muets ou de ce genre de soirées, attirent davantage de monde, car l’expérience sensorielle à retirer de tels moments peut toucher des auditeurs de tous les horizons et de tous les âges.

Tout d’abord, c’est l’occasion d’entendre la Maison symphonique « à vide », c’est-à-dire avec la canopée relevée et tous les rideaux tirés, le mur du fond dégagé. L’orgue sonne admirablement dans ce cadre.

L’enseignement principal du concert de jeudi était surtout de nous rappeler que l’instrument montréalais est un orgue symphonique. Comme l’orgue simulait l’accompagnement orchestral dans le 2e mouvement du Concerto en sol de Ravel et dans la Rhapsody in Blue, et comme il imitait de nombreux effets sonores de l’orchestre dans L’apprenti sorcier, nous avons pu juger avec quelle justesse l’orgue Pierre-Béique s’inscrit dans un univers sonore orchestral. Certains sons (saxophone !) étaient à s’y méprendre.

Il faut dire qu’Olivier Latry est un as dans le genre. Si l’on considère que les possibilités sonores sont si variées que le nombre de registres évoque la boîte à outils « mégabricoleur, spécial père Noël » de 576 unités chez Canadian Tire, genre de patente dont le commun des mortels n’utilise au maximum qu’une quarantaine de clés et de tournevis, la panoplie de sons sortis d’on ne sait où par Latry dans L’apprenti sorcier est celle d’un personnage apte à trouver un usage courant à plus de 500 « bébelles ».

Après une sorte de mise en bouche sur le concept du duo orgue-piano (le souffle contre les marteaux, Jongen permettant de prendre ses marques), Langlais comportait une partie de piano ardue, avant un exercice plus fusionnel dans le Prélude de Franck.

 

Dans la fugue qui suit, l’orgue prend la parole, servi par son habileté à faire vivre les sons sur une certaine longueur. Ce Franck est très beau, malgré une partie « Variation » plus floue, avant un Dukas assez expérimental, aux jointures abruptes (par comparaison au Gershwin, qui coule parfaitement). Ce fut un Apprenti sorcier drôle dans l’esprit, accompagné de son catalogue d’effets, mais avec un côté un peu cirque, précédant un joli moment ravélien, où l’entrée de l’orgue-orchestre était néanmoins un peu forte.

Un dernier mot sur la maestria de la composition de Thierry Escaich où un motif lancinant répété au piano se fait soudain rythmique et obsessionnel. C’est une œuvre menée par le piano qui prépare bien à Gershwin et dont la continuité organique des atmosphères est admirablement gérée en symbiose par le piano et l’orgue.

Admirable expérience, qui valait le détour.

 

 

 

Orgue et piano en bleu-blanc-rouge

Joseph Jongen : Hymne, op. 78 (arr. pour orgue et piano). Jean Langlais : Diptyque, op. 129, extrait. Franck : Prélude, fugue et variation, op. 18. Dukas : L’apprenti sorcier (arr. pour orgue et piano). Ravel : Concerto pour piano en sol majeur, extrait (arr. pour orgue et piano). Thierry Escaich : Choral’s Dream. Gershwin : Rhapsody in Blue (arr. pour orgue et piano). Olivier Latry (orgue), Éric Le Sage (piano). Maison symphonique de Montréal, 4 novembre 2021.

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