Malcolm Arnold, le danger d’être spirituel

Malcolm Arnold photographié en 1986 dans les Cornouailles, auxquelles il a consacré un recueil de danses. Soigné pour alcoolisme et dépression et mis sous tutelle avec une espérance de vie d’un an au début des années 1980, il composa en 1986 sa 9e Symphonie. La tutelle fut levée et Arnold vécut 20 autres années.
The Malcolm Arnold Society Malcolm Arnold photographié en 1986 dans les Cornouailles, auxquelles il a consacré un recueil de danses. Soigné pour alcoolisme et dépression et mis sous tutelle avec une espérance de vie d’un an au début des années 1980, il composa en 1986 sa 9e Symphonie. La tutelle fut levée et Arnold vécut 20 autres années.

Le 21 octobre dernier, le monde musical aurait dû fêter le centenaire de Malcolm Arnold (1921-2006). Les commémorations ont été plutôt discrètes. Le Devoir a souhaité braquer ses projecteurs sur ce remarquable compositeur en s’interrogeant sur les étranges ressorts de la postérité.

En Grande-Bretagne, il y eut Edward Elgar (1857-1934). Quel soulagement pour une puissance mondiale qui n’eut quasiment rien, musicalement, à offrir au monde en deux siècles, depuis Purcell (1659-1695) ! La longévité d’Elgar et le fait qu’il fut encore vivant au temps de l’enregistrement électrique l’installèrent comme une figure de la première moitié du XXe siècle.

Tout au culte d’un héros, qui aurait dû être celui d’un XIXe siècle finissant, la Grande-Bretagne aurait-elle mal jaugé la vraie dimension de Ralph Vaughan Williams ou de Benjamin Britten ? Ce faisant, et par ricochet, des créateurs aussi éminents que William Walton, Arnold Bax ou Malcolm Arnold ont-ils été considérés comme des satellites négligeables dans la galaxie ?

Talents multiples

Nous avons toujours eu un faible pour la faconde mélodique, le métier de Malcolm Arnold, comme celui de William Walton. Il y a cependant une grande différence. Aux deux symphonies de Walton, Arnold en oppose neuf, plus des concertos et des ballets. Lors d’une inoubliable rencontre en 2006, Neville Marriner nous avait conté que Walton n’avait pas aidé sa cause de son vivant : « Willy était vraiment très paresseux. Un jour, je voulais le convaincre d’écrire une œuvre pour cordes pour l’Academy. Je lui ai payé un dîner hors de prix au Ritz et j’ai dû pousser sur le champagne pour qu’il accepte finalement d’orchestrer son quatuor. Mais le bouquet, c’est qu’il a sous-traité le boulot à Malcolm Arnold, se contentant de signer la partition, et lui donna le nom de Sonate pour cordes ! »

Malcolm Arnold était l’homme à tout faire de la musique britannique. Prenons, symboliquement, les années 1956 et 1957. En 1956, Gerard Hoffnung, joueur de tuba mais surtout célèbre caricaturiste de thématiques musicales, décide d’organiser un concert humoristique au Royal Festival Hall. Malcolm Arnold composera la première œuvre du premier Festival Hoffnung : la Grand, Grand Festival Overture pour trois aspirateurs, une machine à cirer, quatre fusils et orchestre, dédiée à Herbert Hoover, président des États-Unis de 1929 à 1933. Ce Hoover-là n’aspire pourtant à rien : il a fait fortune dans l’industrie minière !

L’année suivante, Malcolm Arnold écrira la musique pour le film Le pont de la rivière Kwaï de David Lean. Elle restera associée à l’utilisation de la Marche du colonel Bogey, marche militaire anglaise de la Grande Guerre, dans une version sifflée, sur laquelle Arnold avait greffé une contremarche. Cette musique pour Le pont de la rivière Kwaï vaudra à Arnold un Oscar en 1958.

Ces deux exemples dans lesquels Malcolm Arnold s’est illustré dans les années 1956 et 1957 sont en même temps les « forfaits » dont il semble s’être rendu coupable aux yeux du milieu « bien pensant » de la musique classique.

En plongeant dans l’univers symphonique de Malcolm Arnold, on est très loin de la Grand, Grand Festival Overture. On plonge dans le siècle de Britten et la maîtrise d’écriture de Walton.

Ingrate postérité

Refaire le parcours symphonique de Malcolm Arnold, c’est aussi redécouvrir ces tensions qui accompagnent une Grande-Bretagne qui se reconstruit après la guerre, comme on le perçoit bien dans la série télévisée The Crown. 1957, c’est l’année de la démission du premier ministre Anthony Eden après le fiasco du canal de Suez, une période de doute pour la Grande-Bretagne quant à sa place sur l’échiquier mondial.

Arnold n’est-il pas alors avant tout un compositeur surdoué qui voit, sent, exprime le pouls de son pays et, par son talent, peut toucher à tout ? Or son image est autre. Parce qu’il a un sens mélodique inné, un talent pour allier musique et humour et qu’il gagne de l’argent en composant pour le cinéma et la télévision, il deviendrait un compositeur de seconde zone.

Le critique musical David Hurwitz ose un parallèle inattendu : « C’est l’esprit, l’humour, le fait de sortir des canons qui est marginalisé. Il en va, au fond, de même pour Francis Poulenc. Ce qui sauve Poulenc, c’est d’avoir composé un opéra, Dialogues des carmélites, et deux grandes œuvres sacrées, le Gloria et le Stabat Mater. C’est ce qui manque à Malcolm Arnold », nous dit-il.

Cela dit, sur le plan du style, le célèbre musicologue anglais Christopher Palmer a raison d’écrire ceci : « Arnold ne scinde pas son talent de compositeur d’une part au service de sa musique légère et d’autre part au profit d’œuvres dites “sérieuses”. Les deux mondes s’interpénètrent. […] Mais quel que soit le mode d’expression qu’Arnold choisit d’adopter, le résultat est toujours une expérience tonique pour l’auditeur, en raison de l’abondance de matériau mélodique, de l’habileté à faire bien sonner une musique magnifiquement fignolée et d’un langage à l’individualité marquée. Lorsque l’on peut dire cela d’un compositeur, cela le place automatiquement dans une catégorie à part. »

Lorsqu’on cherche les raisons d’une certaine ingratitude de la postérité, on ne peut éluder la question de l’absence de « l’autre XXe siècle » dans les programmes de concerts. On fera beaucoup, dans les prochains mois et années, pour revaloriser les compositrices de manière générale et les compositeurs et compositrices afro-américains. Mais cela se produira alors même que les bases d’une culture du XXe siècle, notamment sa seconde moitié non avant-gardiste, ne sont aucunement assimilées en raison du ronronnement du répertoire et d’une pleutrerie artistique planétaire sur plusieurs décennies. Que connaît-on vraiment de Britten ? Sans parler de Sallinen ou de Rautavaara.

C’est l’esprit, l’humour, le fait de sortir des canons qui est marginalisé. Il en va, au fond, de même pour Francis Poulenc. Ce qui sauve Poulenc, c’est d’avoir composé un opéra, Dialogues des carmélites, et deux grandes oeuvres sacrées, le Gloria et le Stabat Mater. C’est ce qui manque à Malcolm Arnold.

Pour découvrir Malcolm Arnold

Pour aborder pragmatiquement la musique de Malcolm Arnold, il y a une porte d’entrée irrésistible : les danses. Arnold a compilé des volumes de danses anglaises, écossaises, irlandaises et des Cornouailles. Ces œuvres courtes et colorées ont été enregistrées par Arnold lui-même ou par Bryden Thomson, mais aussi par Andrew Penny et l’Orchestre du Queensland.

Ce dernier enregistrement a été associé par Naxos à une nouvelle réédition en coffret des symphonies, initiative d’autant plus heureuse que le coffret Sony des enregistrements Conifer de Vernon Handley (symphonies et concertos) est devenu introuvable. La version concurrente reste celle de Richard Hickox et de Rumon Gamba chez Chandos, en rupture de stock au mauvais moment.

Chez Chandos, un disque parfaitement conçu couple sous la direction de Rumon Gamba les ouvertures, dont Beckus the Dandipratt. Mervyn Cooke nous apprend que « lors d’une session d’enregistrement avec le Philharmonique de Londres en 1948, comme il restait du temps à tuer, Eduard van Beinum et l’orchestre enregistrèrent en lecture à vue cette œuvre du trompettiste de l’orchestre, Malcolm Arnold ». Cette facétieuse « Comedy Overture » de 1943 signala Arnold à l’attention de l’industrie du cinéma et lança sa carrière de compositeur.

Autre excellente anthologie de Rumon Gamba : le CD Musiques de ballet, paru en 2009. Chandos et Gamba avaient précédemment enregistré la musique d’Arnold pour le cinéma. Les disques atteignent ici des prix exorbitants alors qu’ils sont aisément accessibles en écoute à la demande.

La disponibilité des disques physiques étant le plus gros problème, le mélomane souhaitant découvrir la musique d’Arnold est servi au premier chef par les plateformes d’écoute en ligne, qui comportent même des anthologies que l’on n’a jamais vues « en vrai », comme les 17 concertos publiés par Decca en Grande-Bretagne en 2006.

Trois valeureuses publications ont été réalisées pour le centenaire : la plus importante est l’opéra en un acte The Dancing Master (Resonus Classics). Il y a aussi une association de la 9e Symphonie et du Grand Concerto gastronomique enregistrée en Lettonie (Toccata) et, chez Somm, un petit mais attachant disque pour violon et piano.

Centenaire modeste ou centenaire indigne ?

En concert cette semaine

Pinchas Zukerman, Amanda Forsyth et le Quatuor de Jerusalem. Festival de musique de chambre de Montréal, à la salle Bourgie, lundi à 19 h 30.

Les Violons du Roy, Nicolas Ellis et Kerson Leong, à Québec jeudi et à Montréal vendredi.



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