Kremer, la corde raide et la belle au bois dormant

Gidon Kremer
Angie Kremer Gidon Kremer

En tournée canadienne, Gidon Kremer et sa Kremerata Baltica faisaient halte à la salle Bourgie mercredi soir pour un concert principalement autour de Bach et de Piazzolla, soirée marquée par l’originalité des propositions artistiques et la fragilité croissante du jeu du violoniste vedette.

Il était minuit moins une. Ou plutôt 21 h 12, l’heure du second rappel de Gidon Kremer et sa Kremerata, une formation de 11 cordes (3, 3, 2, 2, 1) lors de cette tournée 2021. Entendre le violoniste de près de 75 ans jouer Oblivion de Piazzolla, ce compositeur pour la notoriété et la reconnaissance duquel il a tant fait dans les années 1990, vrillait le cœur. Grand moment de concert, même si le concert n’était pas si grand.

Inconfort

 

Heureusement que nous avons la salle Bourgie pour accueillir la Kremerata Baltica. La tournée nord-américaine de 2017 célébrait les 20 ans de l’orchestre dans un programme-concept militant, « Russia : Masks and Faces ». Celle-ci anticipe de quelque mois les 75 ans du violoniste.

En 2017, nous avions été impressionnés par la révélation d’une éblouissante transcription pour cordes et percussion de Tableaux d’une exposition signée Jacques Cohen et Andreï Pouchkarev, accompagnée de projections de tableaux de Maxime Kantor.

En 2021, il y a beaucoup moins de choses à se mettre sous la dent et la soirée expose en pleine lumière à la fois les atouts et les limites de la proposition. Gidon Kremer est un aimant incontestable qui draine le public. « Ma première salle pleine depuis mars 2020 », se réjouissait hier soir Isolde Lagacé, la directrice de la salle, croisée à la sortie. Mais Gidon Kremer devient aussi le maillon faible de la proposition artistique. Pas sur le plan de la programmation, puisqu’il nous vient avec ses musiques ésotériques (Silvestrov, Kancheli, Deyatnikov, Kissine), parfois des formes habillées ou améliorées du néant (le Kancheli de mercredi) que l’on n’entendrait pas sans lui. Mais sur le plan de l’exécution.

Le cœur y est, mais le violoniste distille désormais une sensation d’inconfort. On se demande constamment quand interviendra le prochain petit accroc. Le son devient parfois émacié, les aigus sont sur la corde raide et l’intensité baveuse (début du Grand tango). Immanquablement, Kremer devient le maillon faible, par exemple lorsqu’un formidable quatuor (alto ! Violoncelle !) pourrait émerger du groupe dans Milonga sin palabras de Piazzolla.

Gidon Kremer emmène la Kremerata Baltica en tournée, mais c’est, au fond, la Kremerata Baltica la grande vedette, la belle au bois dormant. On le remarque de manière explosive dans Four for Tango, où les onze instrumentistes se déchaînent. Quant à la partie Bach transcrite, en fin de programme, Leonid Desyatnikov, chantre d’un « minimalisme à visage humain » dont Lukas Geniusas avait joué 12 des 24 préludes à Orford en 2019, a magnifiquement travaillé sur la « Sarabande » de la Partita pour clavier no 6, BWV 830. Quant aux deux autres, s’il y avait jusqu’ici 56 façons de bousiller les Goldberg, on en connaît désormais une 57e et une 58e.

Le concert comportait aussi la présence d’un pianiste tapageur qui, chaque fois qu’il sévissait sur son piano, me donnait mal à la tête . La chose pouvait être médicamentée dans Bach, mais la migraine menaçait dans Le grand tango. Pour écouter comment on joue Piazzolla au piano, il est sage de se référer au grand Arthur Moreira Lima, membre du jury qui vient de consacrer Bruce Liu à Varsovie.

 

Gidon Kremer et la Kremerata Baltica

Silvestrov : Dedication to J.S.B. Bach : Concerto pour clavier en sol mineur, BWV 1058. Kancheli : V & V (1995). Piazzolla : Le grand tango (arr. Sofia Gubaidulina). Milonga sin palabras. Four for Tango. Instrumentations sur des thèmes de Jean-Sébastien Bach. Leonid Desyatnikov (né en 1955) : Sarabande pour septuor à cordes. Steven Kovacs Tickmayer (né en 1963) : Variations sur l’Aria des Variations Goldberg. Victor Kissine (né en 1953) : Aria des Variations Goldberg. Avec Andrius Žlabys (piano). Gidon Kremer (violon et direction). Salle Bourgie, 3 novembre 2021.

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