Décès du pianiste Nelson Freire, le guépard aux pattes de velours

Le pianiste Nelson Freire en prestation lors des Victoires de la musique classique, à Cannes, en 2005
Photo: Pascal Guyot Agence France-Presse Le pianiste Nelson Freire en prestation lors des Victoires de la musique classique, à Cannes, en 2005

Le plus grand musicien classique brésilien des 50 dernières années, le pianiste Nelson Freire, est mort dans la nuit de dimanche à lundi à Rio de Janeiro à l’âge de 77 ans. Interprète majeur de la musique de Chopin, de Schumann et de Brahms, il forma avec Martha Argerich un duo de légende.

Longtemps Nelson Freire fut un nom connu des amateurs de piano, mais pas un artiste reconnu à sa vraie dimension. Son collègue pianiste Ivan Davis, cité par Jed Distler dans un coffret d’enregistrements réalisés pour Columbia, résumait bien la situation : « Nelson Freire réalise le mariage entre la philosophie de Rubinstein, parce que son jeu est tout aussi naturel, et l’imagination d’Horowitz, parce qu’il est tout aussi électrisant. Aussi longtemps que je vivrai, je serai incapable de comprendre pourquoi il n’est pas plus célèbre. »

La citation n’est pas datée, mais sent les années 1970. Près de 50 ans plus tard, en ce lundi matin 1er novembre 2021, jour de la mort de Nelson Freire, le pianiste et animateur de radio français Philippe Cassard écrit sur Facebook : « Un géant vient de nous quitter. Et tout un monde avec lui. Virtuose incandescent au toucher de velours, grand fauve du piano aux coups de patte dévastateurs dans Rachmaninov et Liszt, chanteur dans Chopin, orchestre dans Beethoven et Brahms, coulant de source et lumineux dans Bach et Mozart. Et que dire du plus extraordinaire duo de toute l’histoire qu’il forma à quatre mains et à deux pianos avec Martha Argerich ? »

Humble géant

 

Davis et Cassard, des collègues de Nelson Freire, résument à travers le temps l’éminence de l’artiste. Mais connaître la renommée au sens large, c’est être, ou se composer, un personnage que certains n’ont pas envie d’être ou d’endosser.

Nelson Freire était un introverti, un humble géant qui ne cherchait ni les projecteurs ni la carrière en tant que telle. Le monde (au sens un peu plus élargi) s’est rendu compte de sa dimension lorsque Decca lui fit signer un contrat d’enregistrement au tournant du siècle. Dès lors, chaque parution, scrupuleusement distillée, fut un événement, voire une référence, même dans des répertoires très enregistrés comme les Concertos pour piano de Brahms.

Ces derniers associaient une étonnante concentration d’énergie et un toucher velouté qui faisait merveille dans l’une des œuvres emblématiques du pianiste, la Fantaisie de Schumann. C’est un disque d’archives radiophoniques (1971-1994) paru en 1999 chez INA Mémoire vive et comprenant notamment les Études symphoniques de Schumann qui avait alerté, juste avant le contrat Decca, sur l’éminence de cet artiste alors négligé. Tout ce qu’il publia dans les vingt dernières années fut majeur. Tout ce qu’il nous laisse, de manière générale, aussi — y compris, sur YouTube d’excellents concertos filmés, comme un 2e de Chopin, deux 2e de Brahms, un Schumann de rêve et un 4e de Beethoven.

L’Empereur à 13 ans

Né à Boa Esperança, dans l’État du Minas Gerais, au Brésil, le 18 octobre 1944, Nelson Freire commence à jouer du piano à l’âge de trois ans, en observant sa sœur qui étudie cet instrument. Il persévère et remporte le Concours international de piano de Rio de Janeiro en interprétant le Concerto Empereur de Beethoven à l’âge de 13 ans. Il obtient une bourse pour étudier à Vienne, où il suit les cours du légendaire Bruno Seidlhofer et rencontre Martha Argerich, qui étudie avec Friedrich Gulda.

Nelson Freire remporte des prix au milieu des années 1960 et enregistre quelques disques pour Columbia entre 1967 et 1970 (ses Concertos de Schumann avec Rudolf Kempe est une référence, mais personne ne l’a remarqué !) avant une longue éclipse discographique hors des duos avec son amie Martha Argerich.

Parmi les influences qu’on lui connaît, il faut citer la grande pianiste brésilienne Guiomar Novaës (1895-1979), qui faisait partie du jury du concours de Rio et qui le prit sous son aile. Beaucoup de l’instinct sonore de Nelson Freire dans Schumann et Chopin découle du mentorat de cette grande artiste : « Son jeu me fascinait, sa sonorité était liquide, argentée, spontanée », disait Freire.

En 2019, Decca publia le jour du 75e anniversaire de Nelson Freirel’album Encore, rassemblant ses bis préférés, dont, en ouverture, la Mélodie d’Orphée et Eurydice de Gluck transcrite par Sgambati. Il n’aura plus l’occasion de la jouer. Le 31 octobre 2019, il tombe sur un trottoir de Rio et se fracture l’épaule droite. Il est opéré le jour même.

On attendait la nouvelle de son retour, pas de sa disparition.

 

Cinq essentiels

Brahms : Les 2 Concertos pour piano. Avec Riccardo Chailly, Decca, 2 CD, 475 7627
Chopin : Nocturnes, Decca, 2 CD, 478 218
Schumann : Carnaval, Papillons, Scènes d’enfants. Decca 4739022
Argerich & Freire — Salzburg Concert, DG 477 8570
Les enregistrements Columbia (1967-1970), Sony 7 CD, 88875 002282



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