À la rencontre de Gilles Vigneault au doux pays du langage

Dans son nouvel album, Gilles  Vigneault ne souhaite pas passer de message, mais veut plutôt « constater » avec ceux et celles qui l’écouteront.
Marie-France Coallier Le Devoir Dans son nouvel album, Gilles Vigneault ne souhaite pas passer de message, mais veut plutôt « constater » avec ceux et celles qui l’écouteront.

En personne. Pas de truchement, pas d’écran, rien à « zoomer » puisque nous sommes grandeur nature. Sur place. Chez lui. « Du vrai monde qui pose des vraies questions et qui écoute de vraies réponses ! » s’exclame Gilles Vigneault, ravi. On ne peut pas se toucher pour vérifier, consigne sanitaire oblige, mais le moment n’est pas moins palpable.

Densité des corps, des choses et des mots. Consistance de la vie. C’est comme il le chante dans « Langage mon doux pays », l’un des dix nouveaux airs de son tout nouvel album, intitulé Comme une chanson d’amour (onze, si l’on compte le conte au beau milieu : JOREILLE, un fait du printemps). « J’ai l’âge du mot saison / J’habite le mot maison / Je vieillis du mot semaine / Passager du mot chemin », offre-t-il. Vers en trois dimensions. Faites le calcul.

Mesurons. Le temps confiné, le temps perdu, le temps passé. La dernière fois, Vigneault dans sa veste à carreaux de Vigneault avait remonté la rue Sauvé en trottinant vivement pour rattraper son (petit) retard. On le voyait du coin de René-Lévesque (la principale, à St-Placide), du grand balcon de l’ancien magasin qui lui sert à tout le nécessaire des métiers de mots et de musiques : local de répétition, salle de rencontres professionnelles, entrepôt, centre d’archives. Cette fois-ci, Suzanne Beaucaire des éditions Le Nordet le dépose en Communauto, à la porte. C’est la seule concession qu’il fait à ses 93 ans fort gaillards : un petit surcroît de prudence. À vrai dire, on est précautionneux pour lui, puisqu’il ne l’est pas trop pour lui-même.

Vivement que l’on se parle

Il a très hâte de converser, le barrage fuit, va céder. La parole, les mots, le langage sont pour lui l’air, l’eau, le feu, le vent et la lumière. « Langage est un pays nomade et sédentaire ! » écrit-il dans Comme un prologue, son entrée en matière d’avant la première nouvelle chanson du disque. « Si tu les reconnais, si ces mots sont les tiens / ils sont ton passeport… ce pays t’appartient ! »

À qui ces mots sont-ils destinés ? À qui le pays ? Sommes-nous encore fiers de notre langue du Québec ? Qui entend encore les mots de Vigneault ? Que dit Vigneault aux enfants de ce XXIe siècle si pressés d’en découdre et d’en finir ? « Je leur dis : apprenez le Québec par cœur. Vous avez la langue, vous en avez parfois deux, c’est très très précieux. Dans le mot “apprendre”, il y a le mot “prendre”. Bien apprendre sa langue, c’est prendre le pays. C’est comme dans l’expression : se prendre en main. Apprendre le maximum de choses sur le Québec. Devenir des experts du Québec, ce pays qui existe avant d’exister, et qui mérite qu’on se le fasse exister. »

C’est par les mots, par la connaissance, que l’on peut surmonter ce qu’il appelle « la vieille peur humaine » de l’étranger : le vrai danger est de se croire solidement debout sur des « sables mouvants », dans lesquels on ne peut que s’enfoncer. S’instruire est la seule terre ferme. « Sous l’orteil / les racines / imaginent / le soleil / Cette flamme / vive encor’ / hors du corps / c’est mon âme ! » chante-t-il dans La Terre. Pour aller ailleurs, explique Vigneault, il faut d’abord « savoir d’où l’on vient, d’où l’on part ». Le but n’est pas de se refermer sur soi-même et de clôturer notre petit lopin de terre. Le but, c’est l’ouverture. Encore faut-il avoir une maison, des fondations, avec des portes et des fenêtres à ouvrir pour que la lumière passe. Et à condition d’avoir les mots pour le dire.


Poètes d’hier, d’aujourd’hui et de toujours​
 

Dans la grande pièce, il y a évidemment beaucoup d’étagères. Certaines sont remplies de ses livres de contes, de poésie, de coffrets d’albums. Mais l’œil s’arrête aux espaces les plus accessibles, là où il y a les pots de crayons, stylos, feutres et surligneurs. Derrière, avec ses noms alignés et si lisibles, la collection Poètes d’aujourd’hui de chez Seghers. Ils sont au garde-à-vous, prêts à servir et servir encore : Paul Fort, Jules Supervielle, Philippe Soupault, Tristan Tzara, Aimé Césaire, Félix Leclerc, Robert Charlebois, Pauline Julien. Vivants, tous, puisqu’utiles. Les belles éditions sont chez Gilles et Alison, évidemment. « C’est chez toi que je sais mieux / offrir mon feu et mon lieu / et dire à chacun je t’aime », résume-t-il à la fin de Langage, mon doux pays.

L’album personnifie en mots inspirés et en musiques étonnamment variées — sous la remarquable direction artistique de Jim Corcoran — ce qui est essentiel à la vie, ici comme ailleurs, à l’étranger comme chez nous : Madame l’Eau, Monsieur l’Air, Madame la Lumière… et le Feu, la Terre, le Langage et l’Amour, qui ne sont ni madame ni monsieur. Sans en avoir l’air, sans bouter le feu, sans éblouir pour éblouir, mais sans craindre le merveilleux du langage non plus, Vigneault parle de ce qui importe : les changements climatiques, l’épuisement des ressources naturelles, la perte de la mémoire collective et du patrimoine bâti. « Ce qui nous entoure est bien plus précieux que nous ne l’imaginons, les êtres autant que les éléments. Je ne cherche pas à passer des messages, je constate, et celui ou celle qui nous écoute ou qui nous lit parfois constate avec nous, et ça fait beaucoup de constatations. »

Constat renouvelé : discuter avec Gilles Vigneault est passionnant, aujourd’hui comme hier. Enrichissement mutuel garanti. Et comme chaque fois, il y a des moments où il parle directement au lecteur, à travers l’interlocuteur. La phrase est déjà transcrite, voire déjà imprimée. Vigneault le sait-il ? Il fallait bien le lui demander. « Je le sais maintenant. Je le saurai désormais ! Dans toute rencontre, il faut apprendre quelque chose sur soi et sur les autres. » Il sourit de son magnifique sourire de Vigneault (de l’argent bien placé). Il a trouvé la formule qui résume le propos, cela se sent. « La phrase a hâte au papier. »

Ailleurs avec Jim Corcoran

Jim à la rescousse ! Direction artistique ! Coréalisation ! Une idée de Vigneault : il voulait un « orfèvre », avec lequel « aller ailleurs ». Fort bien, mais où ? Ailleurs, c’est vaste. Corcoran commente : « Je ne voulais surtout pas qu’on s’éloigne de Gilles pour arriver ailleurs, mais plutôt qu’on s’approche davantage de lui pour trouver l’ailleurs lumineux et saisissant qui lui ressemble et qui lui appartient pleinement. “Le risque d’aller ailleurs c’est être vivant.” C’est Depardieu qui le dit et c’est ce qui a motivé et Gilles et moi. On y est arrivés ensemble. »

 

En y mettant le temps. Et le soin. Jim Corcoran est un minutieux. « Pendant 15 mois, étape par étape, Zoom après Zoom, toujours en discussion avec Gilles, le disque a pris forme. » Formes au pluriel. Chaque chanson se démarque, harpe-violoncelle-cor anglais-hautbois pour Madame l’eau, dobro-guitares-contrebasse pour Le veilleur. Ici une chorale d’enfants, là un bandonéon, selon ce que la chanson inspire. « Chaque titre a son univers et son ambiance musicale spécifique et magnifique. C’est Julie Thériault qui en a fait les arrangements et les orchestrations. Gilles, Julie et moi avons longuement discuté des choix d’instruments, et Gilles nous a fait confiance. »

 

Belle initiative que de demander à l’extraordinaire Monique Fauteux de « préparer » la voix de Vigneault. « J’ai beaucoup insisté sur une intonation et une présentation posées et plutôt retenues des chansons. Le travail de Monique Fauteux à échauffer et à entraîner la voix de Gilles lui a permis de déposer ses textes avec un calme sage et touchant et une sensualité prenante. » Mission accomplie. Fierté manifeste. « Je n’ai jamais connu plus grande satisfaction devant un projet de création artistique. »


Comme une chanson d’amour

Gilles Vigneault, Le Nordet/Tandem.mu



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