Lou-Adriane Cassidy, vingt minutes à la fois

Tous les textes ont été créés dans l’espace de jeu qu’Alexandre Martel et Lou-Adriane Cassidy se sont donné. Une cour de récré pour la création. S’étonner mutuellement, s’enhardir l’un l’autre, rivaliser d’audace: quand on trouve quelqu’un pour répondre du tac au tac à tout ça, on est en voiture. Le nec plus ultra de la pop devient possible.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Tous les textes ont été créés dans l’espace de jeu qu’Alexandre Martel et Lou-Adriane Cassidy se sont donné. Une cour de récré pour la création. S’étonner mutuellement, s’enhardir l’un l’autre, rivaliser d’audace: quand on trouve quelqu’un pour répondre du tac au tac à tout ça, on est en voiture. Le nec plus ultra de la pop devient possible.

Une minute et quarante-huit secondes pour J’espère encore que quelque part l’attente s’arrête, la première des dix chansons du deuxième album de Lou-Adriane Cassidy, intitulé Lou-Adriane Cassidy vous dit : Bonsoir. Bonsoir, comme il se doit, est le titre de la dernière chanson de l’album (qui s’arrête sur un petit rire à 2 minutes 17 secondes). En tout et pour tout, chronomètre en main, on a en pour 23 minutes et 10 secondes. La chanteuse arrondit à vingt, c’est plus simple pour le piétage. « L’album est fini / Nous voici arrivés à la sortie / Vingt minutes écoulées », chante Lou-Adriane sur un air de piano-bar, assorti d’un beau bonsoir. Plusieurs beaux bonsoirs.

Sur le ton languissant et un peu fatigué du last call de la chanteuse : « Ce n’est pas parce qu’on a peur du noir / Qu’on va rester ici toute la vie / L’album est fini / Bonsoir bonsoir bonsoir ». Entendez : c’est fini, mais on peut recommencer. Vingt minutes, bonsoir, « ce n’est qu’un au revoir » ! « Oui, pour un album qui parle ouvertement de sexualité, vingt minutes à la fois, c’est honnête ! » Elle rit au bout du fil (oui, téléphonique, à l’ancienne).

Non, ce n’est pas un album en temps réel, pas un plan-séquence. Ce sont bel et bien des chansons. « Disons qu’on ne perd pas de temps ! Il n’y a pas d’intro, pas de solo, pas vraiment d’outro non plus. J’ai voulu revenir à la base de la chanson pop. Couplet, refrain, couplet, refrain, pont, couplet, refrain, merci terminé. Ça se veut compact, concis, précis, pour ne pas dire pressé. Ce sont des moments fugaces qu’on a cherché à saisir ! »

Rebonjour, chanson pop

 

Question d’efficacité, de maîtrise de la forme, d’émotion cernée sans chichi. Mais non sans art. Le frisson des chansons, comme dit Stéphane Venne, qui en connaît un bout. Ainsi, Le serpent nous guette est une confection pop à la Fleetwood Mac, où la peur, la peine, la douleur, les blessures, et même la corde au cou, se succèdent plus qu’agréablement dans la mélodie bonne à fredonner. Un terrain miné où il fait bon se prendre par la main. Et avancer quand même.

C’est un album qui parle d’émancipation et de fusion, de dépendance et d’indépendance, de désir et d’absence de désir.


« C’est très voulu, ce contraste. À une époque où nos émotions sont élevées au rang de vérités absolues, où notre souffrance est la seule qui importe, c’est une chanson doucement pop pour dire que notre souffrance ne nous définit pas. Quand je chante : “Maman j’ai mal tous les jours / Moi aussi mon amour”, on se rejoint. » Et elles continuent à chanter, Paule-Andrée Cassidy comme sa fille Lou-Adriane. « Belle résistance », dit aussi la chanson.

Tous les textes ont été créés dans l’espace de jeu qu’Alexandre Martel et Lou-Adriane se sont donné. Une cour de récré pour la création. Pour l’album précédent, les auteurs et les compositeurs avaient été nombreux, et Lou-Adriane — que l’on a connue à La voix, faut-il le rappeler — était encore perçue comme une interprète d’abord. « Avec Alex [alias Anatole, artiste très complet], la collaboration a été vraiment heureuse et ludique. Tu ne peux pas parler aussi directement de sexualité dans des chansons si tu ne t’amuses pas un peu. On se poussait à aller plus loin, on éclatait de rire, et on allait plus loin encore. Alex, c’est aussi un maniaque du détail : il joue de plein d’instruments, il ajoute des sons, mais jamais pour rien, de la même façon que j’ai vraiment essayé de donner du sens à chaque ligne. »

S’enhardir l’un l’autre

S’étonner mutuellement, s’enhardir l’un l’autre, rivaliser d’audace : quand on trouve quelqu’un pour répondre du tac au tac à tout ça, on est en voiture. Le nec plus ultra de la pop devient possible : surprendre l’auditeur, mais sans que ça paraisse, tourner à gauche quand tout indique la droite, au point de rendre naturel le chemin le plus improbable. « C’est un album qui parle d’émancipation et de fusion, de dépendance et d’indépendance, de désir et d’absence de désir. DansRéponds, une chanson presque enfantine, je suis découragée un instant et, l’instant d’après, je suis “une soldat de la nuit / Une montagne magique !” Je suis tout et son contraire. »

C’est permis et c’est nécessaire dans une relation, comprend-on. « Alex a vraiment compris ça. Et Stéphane aussi. » Stéphane Lafleur est le seul « intrus » de l’album : sa chanson Le corps en mouvement arrive au beau milieu, pour tout dire encore plus directement et simplement : « Lui, son économie de mots, c’est hallucinant. Quand il écrit “La fois où nous étions bien / En même temps”, ça résume tout. »

Ça fait drôle de penser que le premier album s’intitulait C’est la fin du monde à tous les jours : ce coup-ci, en 23 minutes et 10 secondes, ça suffit. Jusqu’où ira Lou-Adriane Cassidy dans la densité de l’expérience humaine ? « Bonjour, la pièce qui ouvre le côté B du 33 tours, dure un gros 29 secondes. » C’est le moment instrumental du disque, une belle ligne de guitare lancinante, que l’on croirait sortie d’un album des années 1970. « Ça pouvait pas être plus long, ni plus court. » Quand on l’écoute, on se dit que oui, c’est pas mal ça, l’exacte mesure d’un instant d’éternité.

Lou-Adriane Cassidy vous dit : Bonsoir

Lou-Adriane Cassidy, Bravo Musique, dès le 5 novembre

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