Georges Brassens, une leçon de liberté

La France commémore les 100 ans du «polisson de la chanson», Georges Brassens, ici en 1972
Photo: Agence France-Presse La France commémore les 100 ans du «polisson de la chanson», Georges Brassens, ici en 1972

En 1952, lorsque Georges Brassens enregistra ses premiers disques, La mauvaise réputation et Gare au gorille heurtèrent de front la morale des bigots de l’époque. Si bien que l’imprésario Jacques Canetti fera réaliser l’enregistrement sous l’étiquette Polydor au lieu de Philips, qui n’en voulait pas. Cela n’empêchera pas les radios de boycotter ces chansons, ou de ne les autoriser qu’après minuit, jusqu’à la création de la chaîne Europe no 1 en 1955.

Alors que la France commémore le centenaire du « polisson de la chanson », né le 22 octobre 1921 à Sète, en irait-il autrement aujourd’hui ? Rien n’est moins certain, selon le libraire Bernard Lonjon, qui a publié plusieurs livres sur le plus célèbre des Sétois, dont Brassens l’enchanteur (L’Archipel) et J’aurais pu virer malhonnête (Éditions du Moment). « Déjà, à son époque, c’était compliqué, car il a été censuré à de nombreuses reprises. Mais, aujourd’hui, ce serait quasi impossible. Si la censure de cette époque n’existe plus, elle est aujourd’hui pratiquement dans tous les médias. Il y a de quoi avoir peur. »

Un chantre du patriarcat ?

Autres temps, autres mœurs. Mis à l’index pour ses gros mots (La ronde des jurons), son anticléricalisme (La religieuse) et son atteinte aux bonnes mœurs (Hécatombe), celui qui se qualifiait de « pornographe du phonographe » le serait aujourd’hui pour d’autres raisons. Signe évident qu’à chaque époque « les braves gens n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux ».

Aujourd’hui, Brassens est épinglé pour avoir vitupéré « les emmerdantes, les emmerdeuses et les emmerderesses », chanté « le rut, le rut, le rut » ou même ironisé sur « les amis de luxe / Des petits Castor et Pollux / Des gens de Sodome et Gomorrhe ». Nul doute que, s’il montait aujourd’hui pour la première fois sur une scène comme il le fit chez Patachou en 1952, il aurait maille à partir avec les néoféministes et les associations LGBT. Celui qui osait écrire « Si comm’ tout un chacun j’étais un peu tapette » risquerait de se retrouver devant les tribunaux. De NTM à Orelsan, on ne compte plus les artistes français à qui c’est arrivé, même s’ils n’avaient pas tous la poésie de Brassens.

Dans un article publié cet été, le site Mediapart n’a d’ailleurs pas hésité à dénoncer derrière le troubadour des temps modernes un misogyne coupable de « concupiscence phallocratique », de « beaufitude » et « caressant le patriarcat dans le sens du poil ». Et Antoine Perraud de conclure que Brassens « défie les circonstances atténuantes ». D’autres, comme le site Berthine.fr, n’ont pas non plus hésité à flairer la « culture du viol » dans Les sabots d’Hélène, lorsque Brassens écrit : « Moi j’ai pris la peine / De les déchausser / Les sabots d’Hélène / Moi qui ne suis pas capitaine / Et j’ai vu ma peine / Bien récompensée ».

Peu importe que dans « ces sabots crottés » le ménestrel ait « trouvé l’amour d’une reine ». « Avant de faire un procès en misogynie et en homophobie à Brassens, il est important de se remettre dans le contexte de l’époque, dit Bernard Lonjon. Entre les deux guerres, il était assez courant de rire des homosexuels. Maurice Chevalier se déhanchait même sur scène pour imiter les homosexuels. Si on le remet dans le contexte de l’époque, on ne peut pas dire que Brassens était particulièrement homophobe. »

En 1979, en entrevue avec Philippe Nemo sur France Culture, Brassens déplorait déjà qu’« aujourd’hui, on est obligé quand même de plaire à tout le monde ». Ce qui n’a jamais été son affaire. Puis, il avouait en rigolant avoir pratiqué la « chanson de corps de garde […] pour choquer quelques gens de [son] entourage ». Car Brassens participe d’une longue tradition française, celle de la chanson paillarde, qui remonte au Moyen Âge.

À l’école de Rabelais

« Brassens est tout à fait rabelaisien, dit Lonjon. Ses premières chansons, surtout celles des années 1940, sont dans ce registre. Au départ, c’était surtout des pochades pour choquer le bourgeois. Brassens était très drôle. Le but même, c’est la transgression. Malheureusement, aujourd’hui, on prend tout au premier degré. N’en déplaise à notre époque, Brassens était genré ! »

Si Léo Ferré se rêvait au bord de la Seine avec Verlaine, Brassens disait être né avec cinq siècles de retard : « Ah ! que n’ai-je vécu, bon sang ! Entre quatorze et quinze cent / J’aurais retrouvé mes copains au Trou de la pomme de pin » (Le moyenâgeux). Le jeune poète ne fait pas que mettre en musique La ballade des dames du temps jadis et réciter Le lais, il se prend parfois pour François Villon, essayant même de récrire ses poèmes.

Le premier roman de Brassens est rabelaisien. La lune écoute aux portes ne devait-il pas s’appeler Lali Kakamou ? Il y est question du « président de la secte obscure des masturbateurs frénétiques ». Mais, comme le disait Brassens, « quand je dis merde, il y a des fleurs autour ».

Pour la petite histoire, rappelons que le romancier anarchiste refusé par tous les éditeurs poussera la provocation jusqu’à publier le livre à compte d’auteur dans une fausse édition Gallimard. Sans oublier d’écrire à Gaston Gallimard lui-même pour lui dire qu’il a agi ainsi afin de « gagner du temps ». Il ne croyait pas si bien dire, ses paroles de chansons étant aujourd’hui dans la collection Folio.

« Les chansons paillardes ne représentent qu’une partie du répertoire de Brassens, dit Renaud Nattiez, auteur du Dictionnaire Georges Brassens (éditions Honoré Champion). Il disait lui-même que, si elles avaient fait son succès, ce n’était pas celles qu’il préférait. […] Brassens n’était pas un chansonnier. Il se voulait hors des modes. C’est pourquoi il employait un langage volontairement désuet. Il se voulait intemporel. »

« Je m’suis fait tout petit »

Cela ne l’a pas empêché d’écrire quelques-unes des plus belles chansons d’amour de la langue française, dit Bernard Lonjon. Du Blason à La non-demande en mariage, des Amoureux des bancs publics à J’ai rendez-vous avec vous, ses odes à l’amour et à la femme ne se comptent plus. Ce n’est pas un hasard si Brassens a été traduit en plus de 80 langues.

« Quand on le taxe de misogynie, on oublie son amour des femmes », dit Lonjon. Et cela comprend aussi bien les prostituées (La complainte des filles de joie) que les femmes qu’on humilie à la Libération (La tondue). De l’amour de sa vie, la Lituanienne Joha Heiman, surnommée Püppchen (poupée), il écrit : « J’étais dur à cuire… Elle m’a converti / La fine mouche / Et je suis tombé, tout chaud, tout rôti contre sa bouche. » Car, entre toutes, Brassens choisit souvent « la plus vilaine », celle qu’on a mise de côté. Les femmes le lui revaudront bien puisque, de Patachou à Juliette Gréco, de Barbara à Renée Claude, ses meilleures interprètes ont été des femmes.

Qui pourrait le croire ? Malgré ses mots acides contre les policiers, l’un des meilleurs amis de Brassens était le Sétois Honoré Gévaudan, directeur central adjoint de la police judiciaire. Même les curés qu’il pourfendait à tire-larigot trouvaient grâce à ses yeux puisque, dans sa maison du XVe arrondissement, il y avait une « chambre du curé » réservée à son ami d’enfance le père Robert Barrès.

Dans l’Espace Georges-Brassens de Sète, où une salle entière est consacrée aux femmes de sa vie, on peut lire : « Moi, misogyne ? S’il y a quelqu’un qui a fait des femmes des déesses, c’est bien moi ! Les femmes ? Je les aime toutes ou presque. » Et l’on revoit soudain ce sourire malicieux qui concluait chacune de ses chansons.

Parmi les monuments de la chanson française

George Brassens est né il y a précisément un siècle, le 22 octobre 1921. Le poète natif des côtes méditerranéennes et d’origine modeste verse adolescent dans la petite criminalité. Une arrestation puis une condamnation le poussent à s’installer à Paris en 1940. La guerre passée, son culot doublé de modestie le propulse parmi les monuments de la chanson française. La pipe au bec jusqu’à la fin, il trépasse en 1981 et laisse aux mélomanes un legs de 150 chansons, encore étudiées aujourd’hui. « [...] Les chansons de Brassens ? Des piécettes toutes petites, toutes forgées, toutes originales, polies, travaillées, toutes couleurs de la terre de France. On gratte, dessous c’est de l’or [...] », commentait cette année-là une de ses connaissances, un certain Félix Leclerc.

Jean-Louis Bordeleau



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