Nathalie Stutzmann, le visage de la montée des femmes sur le podium

La nomination de Nathalie Stutzmann à Atlanta fait avancer la cause des femmes cheffes d'orchestre.
Photo: Stéphanie Slama La nomination de Nathalie Stutzmann à Atlanta fait avancer la cause des femmes cheffes d'orchestre.

Le 13 octobre dernier, l’Orchestre symphonique d’Atlanta annonçait la nomination de Nathalie Stutzmann au poste de directrice musicale. Deux jours auparavant, le Teatro communale de Bologne faisait de l’Ukrainienne Oksana Lyniv la première directrice musicale d’une grande maison d’opéra. Les plafonds de verre se brisent pour les femmes cheffes. État des lieux, prochaines étapes et futures vedettes.

Quelle revanche ! Nathalie Stutzmann, 56 ans, est de ces musiciennes qu’on a découragées de faire des études de direction d’orchestre en raison de leur sexe. Devenue dès 1985 l’une des plus grandes contraltos de la planète, elle nous relie aussi à ce temps où les femmes devaient se constituer un orchestre (Orfeo 55, en 2009) pour commencer à diriger.

Depuis cinq ou six ans, lorsque Nathalie Stutzmann se faisait engager par un grand orchestre, elle parvenait à convaincre. Yannick Nézet-Séguin en avait fait en décembre 2020 la cheffe invitée principale de l’Orchestre de Philadelphie. Sa nomination à Atlanta suit de deux mois un second concert test auprès du Minnesota Orchestra. Peut-on imaginer que deux grands orchestres américains se la disputaient ?

Du tabou à la vague

Lorsque Le Devoir s’était penché pour la première fois sur le phénomène de l’arrivée des femmes sur les podiums, c’était, de manière assez pionnière dans la presse internationale, en février 2016, quelques semaines après la nomination de Mirga Grazinyte-Tyla à Birmingham.

Comme l’exprimait le titre, c’était l’époque de « la fin d’un tabou » et nous rappelions les étapes de la difficile accession au podium des femmes cheffes. Le récent film La chef d’orchestre, qui brosse le portrait d’Antonia Brico (1902-1989), donne lui aussi un bon aperçu des préjugés tenaces à l’encontre des femmes dans ce métier. Entre 2016 et 2019, on passa du tabou à la vague, la vogue. Une mode ? Pas sûr du tout.

Ces phénomènes se perçoivent assez aisément en amont lorsque les agences signent avec des artistes. On a vu les agences à l’affût de la moindre jeune cheffe, écumant les concours de direction, allant presque dans les salles de cours (on exagère, mais à peine). Comme pour favoriser le processus, d’aucuns (la Philharmonie de Paris) ont eu l’idée de créer un concours de direction réservé aux femmes. Que n’aurait-on dit si cela avait été l’inverse ?

Car tout courant génère ses excès. Pas besoin de regarder très loin, d’ailleurs. Yannick Nézet-Séguin, dès 2019, a éradiqué la gent masculine parmi les chefs invités à diriger l’Orchestre Métropolitain. L’avantage pour les mélomanes montréalais sera de pouvoir se faire une idée en un temps minimal des talents en présence. L’OM accueillera notamment Speranza Scappucci en avril 2022 et Nathalie Stutzmann en juin.

Si, contrairement à Atlanta, l’OSM n’a pas choisi une femme pour succéder à Kent Nagano, ce n’est pas parce que l’hypothèse a été rejetée. Plusieurs ont été considérées pour un concert d’essai. Certaines l’ont obtenu. D’autres, et notamment Susanna Mälkki, y ont vraiment cru.

Image et réalités

La surprise est d’avoir vu les plafonds brisés par Nathalie Stutzmann et Oksana Lyniv. On attendait plutôt Karina Canellakis, dans le symphonique, et Speranza Scappucci, pour le lyrique. Le nom de Speranza Scappucci, 48 ans, est sur toutes les lèvres, de Milan à New York. Elle baigne dans le monde de l’opéra depuis toujours comme pianiste-répétitrice et a fait le saut vers la direction en 2012. En 2021, on l’attend à la Scala, à Covent Garden et au Met.

Alors, qui est donc Oksana Lyniv ? L’ascension de cette Ukrainienne de 43 ans est fulgurante. Après avoir fait ses classes à Odessa, elle est l’assistante de Kirill Petrenko à Munich entre 2013 et 2017. Petrenko la laisse diriger des représentations qui attirent l’attention. L’un de ses premiers contrats de cheffe invitée la mène à Graz, en Autriche, pour Traviata en 2016. Moins de six mois plus tard, l’Opéra de Graz la nomme directrice musicale. Oksana Lyniv, qui a créé en Ukraine un Orchestre national des jeunes, est la première femme à avoir dirigé à Bayreuth (Le vaisseau fantôme, cette année). Un de ses mots d’ordre : « Ne pas hésiter ; faire. »

Les choses se passent de manière moins foudroyante pour la New-Yorkaise Karina Canellakis, 40 ans, testée, sans succès pour l’heure, par tous les orchestres symphoniques en quête d’un nouveau chef, Montréal y compris. Elle dirige l’Orchestre de la Radio hollandaise qui vient de lui renouveler son poste jusqu’en 2028, un bon signe.

En remportant Atlanta, Nathalie Stutzmann n’est pas la première femme cheffe d’un orchestre aux États-Unis. Il y a JoAnn Falletta, qui fait un excellent travail à Buffalo, Marin Alsop à Baltimore, et il y eut Xian Zhang au New Jersey. Mais le rang de l’orchestre d’Atlanta est bien plus élevé.

Les cinq ans écoulés nous ont enseigné que celles dont on parle ne sont pas forcément celles qui gagnent et durent. Dans un marché en expansion, il y a un grand avantage initial à se faire mousser outre mesure, phénomène facilité dans ce monde de l’Internet où les frontières entre relations publiques, blogues et vrai-faux journalisme sont parfois subtilement brouillées. Mais la mousse artificielle est fugace : en musique, ce sont les réinvitations et les renouvellements de contrats, plus les comptes-rendus critiques des concerts et les avis des musiciens, qui comptent au final.

Ce qui va se multiplier désormais, c’est notamment l’apparition de femmes à la tête d’orchestres américains. Elle s’inscrit naturellement dans le besoin d’image d’équité et de diversité que veulent coûte que coûte projeter les institutions. Les choses vont donc bouger au moins autant dans les cinq ans à venir. Reste à savoir si le palier suivant sera franchi : la direction du Philharmonique de New York, du Symphonique de Chicago ou du Concertgebouw d’Amsterdam va-t-elle échoir à une femme ?

Les vedettes de demain

Parmi les valeurs en nette baisse, il y a Alondra de la Parra, icône de la première vague. Dans les personnalités en suspens, Mirga Grazinyte-Tyla, qui cherche un orchestre. On lui connaît des thuriféraires agités, mais y a-t-il vraiment beaucoup de fans ? Autre artiste médiatiquement omniprésente, l’Allemande Joanna Mallwitz, en poste au Konzerthaus de Berlin. Très curieux, là aussi, de voir l’évolution dans les cinq ans à venir.

Outre Nathalie Stutzmann, Oksana Lyniv, Speranza Scappucci, il faudra, entre autres, surveiller de très près les parcours d’Elim Chan, Han-na Chang, Kristiina Poska, Dalia Stasevska et Gemma New.

Chan, 34 ans, originaire de Hong Kong, possède un talent inné. On l’a vue ouvrir la saison 2019-2020 du Concertgebouw d’Amsterdam avec un aplomb impressionnant.

On se demande pourquoi Han-na Chang n’a pas d’autre poste en plus de celui qu’elle occupe à Trondheim en Norvège. Sa 10e Symphonie de Chostakovitch avec l’Orchestre Métropolitain était fulgurante. Elle ne va pas tarder à diriger à Philadelphie…

Kristiina Poska est en train d’enregistrer en Belgique pour Fuga Libera, ce qui devrait devenir la première intégrale discographique des symphonies de Beethoven par une femme. L’Estonienne de 43 ans a un profil incisif proche de celui de Lyniv.

Dalia Stasevska, une Ukrainienne de 37 ans, a été invitée par l’OSM pour diriger la 3e Symphonie de Sibelius. Elle est en poste à Lahti, en Finlande, et a épousé l’arrière-petit-fils de Sibelius.

Gemma New viendra diriger l’OSM cette saison. La Néo-Zélandaise de 34 ans, assistante pendant quatre ans à l’Orchestre de Saint-Louis, a été repérée tout d’abord par I Musici, qui l’avait fait venir à Montréal en février 2020.

Évidemment, Simone Young, Susanna Mälkki, Marin Alsop, JoAnn Falletta, Xian Zhang, Laurence Equilbey poursuivent leur carrière. Au Québec, nous avons notamment Dina Gilbert et Mélanie Leonard. Au Canada, Keri-Lynn Wilson et Tania Miller, ainsi que la chanteuse Barbara Hannigan, qui, contrairement à Nathalie Stutzmann, n’a pas décollé hors d’un certain créneau.

Alors que les évolutions d’Anu Tali et de Marzena Diakun (évoquées en 2016) restent à observer, au même titre qu’une bonne douzaine d’autres, c’est, à l’image de Lyniv et de New, du vivier des meilleurs assistants que vont probablement émerger les vraies valeurs de demain, celles qui se sont construit un bagage qui changera la donne au moment voulu.

À ce titre, l’Allemande Erina Yashima, qui dirigera l’OM le 30 novembre, pour l’heure hors de presque tous les radars, est assistante à Philadelphie depuis deux ans, après avoir travaillé pendant trois ans avec Riccardo Muti à Chicago, et a signé en juin dans la même agence que Yannick Nézet-Séguin. Imaginer que l’on n’entendra pas parler d’elle relève déjà de l’utopie.

En concert cette semaine

L’élixir d’amour à l’Opéra de Québec les 23, 26, 28 et 30 octobre à 19 h 30.

Jean-Guihen Queyras. Récital à la salle Bourgie le 26 octobre à 19 h 30.

Yannick Nézet-Séguin dirige la 3e Symphonie de Louise Farrenc à la Maison symphonique le 29 octobre à 19 h 30.



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