Alexandre Désilets, quand l’avatar va, tout va

La photo de la pochette du nouvel album d’Alexandre est d’une terrible clarté: on y voit quatre clowns dans une lumière crue, maquillage craquelé, qui ne pourraient pas donner le change même s’ils souriaient. «C’est mon père, mon frère et deux de ses amis. Ils faisaient du cirque acrobatique. La photo les saisit juste avant qu’ils montent sur scène. Ils sont transparents, on voit la tristesse, la solitude, la fatigue aussi. C’est une photo de clowns complètement vraie.»
Photo: Ariane Charbonneau La photo de la pochette du nouvel album d’Alexandre est d’une terrible clarté: on y voit quatre clowns dans une lumière crue, maquillage craquelé, qui ne pourraient pas donner le change même s’ils souriaient. «C’est mon père, mon frère et deux de ses amis. Ils faisaient du cirque acrobatique. La photo les saisit juste avant qu’ils montent sur scène. Ils sont transparents, on voit la tristesse, la solitude, la fatigue aussi. C’est une photo de clowns complètement vraie.»

De la pop dansante extrême, pourrait-on dire. Disco s’il le faut. Radiophonique à l’os. Exprès. Sarabande de carnaval brésilien pour Viva l’avatar, frénésie sur la piste de danse des années 1970 pour Le rêve est assez beau, rétro réverbéré à la Discomotion et autres Rockcollection pour En mille morceaux, tube plagiste façon Patrick Juvet garanti sur facture pour Trop court l’été : l’intention est manifeste et les refrains très, très gagnants. Alexandre Désilets n’y va pas mollo dans la pulsation pour faire ressentir le bonheur désespéré de ses « gens heureux ». Il en convient volontiers. « Ça dépasse l’exercice de style. Pour explorer l’univers du paraître, il n’y a rien comme la pop. »

Viva l’avatar lance Les gens heureux, le huitième album d’Alexandre Désilets si l’on inclut les saucettes à quatre ou cinq titres, comme on se dénonce. D’entrée de jeu. Le je est un autre rimbaldien se conjugue désormais au pluriel, je est tous les autres. Avatars en série, uniques et pareils à la fois : « J’en déduis le vrai par le faux / Je me résous à des icônes / Des uns ou des zéros / Ma solitude en est la somme », chante joliment et gentiment Alexandre. Viva l’avatar se laisse fredonner, les corps se déhanchent agréablement : « Plus c’est froid et plus c’est chaud / La pellicule en silicone / Donne l’illusion de la peau ».

La vitale surface des choses

Même si le procédé est révélé, les ficelles grosses comme un câble de navire de croisières dans Venise, on se laisse emporter, c’est irrésistible. « Il se passe quelque chose de tragique, c’est certain, mais parce que c’est amené sous forme de pop joyeuse, on exulte parce que le besoin d’exulter est vraiment fort. On entend ça chez une Katy Perry, il y a souvent un message un peu cynique, aigre, et la musique surfe au-dessus du propos. On peut ne jamais s’en rendre compte. »

Il a été en effet très possible ces derniers mois de monter le son des trois extraits radio consécutifs de l’album Les gens heureux et, au premier degré du titre, se trémousser sur son siège d’auto : peut-être l’avez-vous déjà constaté ? Et qu’avez-vous retenu de ces chansons ? Peut-être rien d’autre que l’air, peut-être plus. « Moi, ça m’a toujours frappé, ce poids des mots, sous la surface chantante ou dansante des choses. Le sucre sur le fardeau de la vie, moi, ça me fait ressentir encore plus le fardeau. Ça accentue, plutôt que d’adoucir. »

Il donne Stromae en exemple. « Écrire Papaouté, un texte assez terrible sur les effets de l’absence du père, se donne à voir sur un dance floor des années 1990. Ça permet à celui qui reçoit la chanson d’adhérer à un haut niveau de coolness, de s’identifier au message tout en restant cool. Pour qui veut aller là, c’est là, clairement. »

Clowns de famille

La photo de pochette du nouvel album d’Alexandre est d’une terrible clarté : on y voit quatre clowns dans une lumière crue, maquillage craquelé, qui ne pourraient pas donner le change même s’ils souriaient. « C’est mon père, mon frère et deux de ses amis. Ils faisaient du cirque acrobatique. La photo les saisit juste avant qu’ils montent sur scène. Ils sont transparents, on voit la tristesse, la solitude, la fatigue aussi. C’est une photo de clowns complètement vraie. Et la vérité, c’est aussi que je rends hommage à mes parents, à cet art d’amuser les gens, qu’ils maîtrisaient en toutes circonstances, peu importe leur état d’âme. »

La vérité, ce qui fait la vraie bonne pop, c’est précisément l’honnêteté de l’approche, même s’il s’agit d’exposer les artifices, maquillages et autres déguisements de la vie en société. Toutes les chansons ont d’abord été enregistrées… guitare-voix. Dans un chalet. Alexandre chantait, écrivait, son acolyte Jean-François Beaudet jouait, picking, strumming, mettant en place des structures qui tiennent, des refrains qui lèvent et des rythmes qui se dansent. Quand le bassiste Rémy Malo et le batteur Robbie Kuster se sont ajoutés, en studio, il n’y avait plus qu’à se lancer dans le vide comme les acrobates de famille : ajouts, métamorphoses, tout le monde allait retomber sur ses pieds.

La connivence est grande entre Jean-François et Alexandre : ça dure depuis le concours Ma première Place des Arts en 2006, où l’interprétation de la chanson J’échoue révéla cette voix extraordinaire à tout le monde. « Ce qu’on entend, ce sont les maquettes faites à deux, avec de la chair autour de l’os. » Comme sur la photo des clowns acrobates, il n’y avait rien à retoucher, ou presque. « C’est un album où je chante “Je ne vous laisse pas tout voir / Je cache les ennuis / Dans la chambre à miroirs / Vous renvoie vos envies”, mais c’est en même temps mon disque le plus réel, le plus direct, et si j’ose dire, le plus authentique. » Ce n’est pas son avatar qui dira le contraire.

 

Les gens heureux

Alexandre Désilets, Les disques de la cordonnerie

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