La dissonance harmonique d’Ouri

Pour la première fois, Ouri a le sentiment de parler d’elle. D’un naturel discret, la musicienne se révèle sur ce disque qui, dit-elle, repose sur ses liens familiaux: «Ça a commencé par la naissance de mon neveu; je sens que je ne peux pas exister sans ma famille. J’ai tellement l’impression d’être loin d’elle que j’essaie de l’impliquer dans mon monde musical.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour la première fois, Ouri a le sentiment de parler d’elle. D’un naturel discret, la musicienne se révèle sur ce disque qui, dit-elle, repose sur ses liens familiaux: «Ça a commencé par la naissance de mon neveu; je sens que je ne peux pas exister sans ma famille. J’ai tellement l’impression d’être loin d’elle que j’essaie de l’impliquer dans mon monde musical.»

Après s’être fait un surnom à commander les planchers de danse, Ourielle Auvé, dite Ouri, amorce une nouvelle étape de sa carrière avec Frame of a Fauna, un premier véritable album dont la parution coïncide avec l’inauguration de sa propre étiquette de disques, Born Twice. Complexe dans ses formes musicales autant que dans sa palette d’émotions, ce premier album témoigne de l’épatante évolution de la musicienne, qui abat les cloisons entre pop d’avant-garde, musiques électroniques, musique contemporaine et R&B.

De sa formation au Conservatoire de Rueil-Malmaison, en banlieue de Paris, Ouri se souvient de ceci : « Je me suis tellement fait juger parce que j’aimais les sons de violoncelle limite dissonants, mais en même temps harmoniques ! Pourtant, je suis sûre que plein d’autres gens aiment aussi ces sons. »

Cette dualité, la dissonance et l’harmonie, sera le fil d’Ariane du formidable, inclassable, complexe et intime Frame of a Fauna, sur lequel elle ne s’est pas privée de mettre d’intrigants motifs de violoncelle. En ouverture, Ossature et The More I Feel, la voix feutrée d’Auvé vient adoucir des rythmiques lentes et corrodantes ; vient ensuite Two, bref interlude où le violoncelle semble s’accorder à un orchestre qui ne se pointera que discrètement ensuite sur Odd or God, tendre ballade chantée en duo avec Mind Bath. Le violoncelle sera cependant à l’honneur sur la fragile Shape of It, où la musicienne s’accompagne sobrement de ses coups d’archet et des sonorités d’une harpe.

Il s’agit de l’une des deux chansons composées pour sa mère : « Je la lui avais envoyée, mais lorsqu’elle l’a écoutée, elle ne la comprenait pas… » dit Ouri en esquissant un sourire. L’album était à peu près terminé lorsque sa maman est subitement décédée en juin dernier. « Et je me suis dit : “Je ne peux pas faire mon premier album sans y mettre une chanson pour elle, ce n’est pas possible !” » Grip a été composée et ajoutée à la dernière minute à la fin du disque ; un rythme hip-hop langoureux, le son d’un doigt glissant sur une corde de basse, la voix d’Ouri tissant de fragiles harmonies. Une conclusion infiniment personnelle et d’une simple beauté.

Ainsi, pour la première fois, Ouri a le sentiment de parler d’elle. D’un naturel discret, la musicienne se révèle sur ce disque qui, dit-elle, repose sur ses liens familiaux : « Ça a commencé par la naissance de mon neveu ; je sens que je ne peux pas exister sans ma famille. J’ai tellement l’impression d’être loin d’elle que j’essaie de l’impliquer dans mon monde musical, parfois inconsciemment ou de manière très distante, mais j’ai envie que ma famille fasse partie du truc. »

Au début de 2020, elle a sous-loué son appartement à Montréal, mis dans ses valises son violoncelle, son ordinateur, un micro et quelques synthés et s’est envolée pour Londres dans le but, d’abord, de s’isoler pour écrire ce premier album et, ensuite, de se rapprocher de sa sœur et de son neveu en Belgique. Durant son séjour de création, elle a aussi eu le temps de faire un petit road trip avec son père jusqu’en Italie avant que la COVID ne la retourne chez elle.

« À Londres, j’allais chez les disquaires écouter de la musique, je faisais de la recherche, je rencontrais des gens », raconte Ouri. « J’ai l’impression que les compositeurs que j’admire le plus viennent de Londres, et ils sont parfois bizarres dans leurs productions », enchaîne-t-elle en avouant son admiration pour le travail de Mica Levi, Tirzah, Koreless de FKA Twigs, dont la vision musicale approchant le R&B des musiques électroniques expérimentales sera comparée à celle qui a motivé la Montréalaise à faire Frame of a Fauna.

« Il y a une personne que j’ai rencontrée qui m’a tellement inspirée, une musicienne, réalisatrice et chanteuse nommée Kidä, poursuit Ouri. Elle fait tout, elle ne se cantonne pas à un style dans le but d’être mieux comprise et ça rend son travail unique. Quand j’ai vu ce qu’elle faisait, je me suis dit : “Ah ouais, c’est possible de prendre part à cette industrie [en travaillant de la sorte] et de s’assumer”. C’est elle qui m’a dit : “Ne fais pas que te cacher derrière le titre de productrice ou de réalisatrice ! Tu sais chanter, alors, fais-le !” »

On a d’abord découvert sa voix se mariant à celle d’Helena Deland dans leur projet Hildegard, qui a accouché d’un remarquable premier album de chanson avant-gardiste en juin dernier. Sur l’album, sa voix vole même la vedette à son violoncelle : assumée, habitée, elle est le souffle de ce disque éclectique qui, sur quelques chansons plus dynamiques — le rythme électro de la suave High Choking Pt.1, la saccadée Fear of Being Watched, le techno assourdi des puissantes Wrong Breed et Chains —, nous rappelle les racines musicales d’Ouri.

En rétrospective, l’expérience Hildegard annonçait déjà la forme, intuitive et moderne, de Frame of a Fauna, qui représente la somme des influences de la compositrice, interprète et réalisatrice, connue avant tout pour ses productions house. « Je voulais vraiment me lancer dans une direction musicale que je n’avais jamais prise en fusionnant tout ce qui m’intéresse, tout ce que je suis capable de faire. »

L’album, et sa nouvelle étiquette Born Twice, sera le tremplin de la nouvelle étape de sa carrière : « Cet album pour moi annonce toutes les directions musicales que je pourrais prendre, comme la base à partir de laquelle je me lancerai dans d’autres projets. Aujourd’hui, j’ai juste hâte d’avoir les réactions des gens, de voir quelles chansons les ont plus touchées. C’est la première fois que je lance un projet sans avoir peur d’être jugée. Je veux juste savoir : qu’est-ce que vous avez aimé ? Qu’est-ce qui vous touche et pourquoi ? »

Frame of a Fauna

Ouri, Born Twice. La musicienne sera en concert au Centre Phi le 27 octobre et au Pantoum le 11 novembre.

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