Pluie de haine au pays des orangers

Nicholas Burns dans le rôle d’Amed
Vanessa Fortin Nicholas Burns dans le rôle d’Amed

L’orangeraie de Zad Moultaka, sur un livret de Larry Tremblay, était, en décembre 2020, le grand projet des 30 ans de Chants libres, un anniversaire qui tombait en année pandémique. L’opéra a finalement été créé mardi soir au Monument-National. Ne voulant sacrifier le projet au complet à la réduction d’une captation vidéo et à une webdiffusion sans public, Pauline Vaillancourt, directrice de Chants libres, aidée du réalisateur Manuel A. Codina, avait auparavant, en janvier dernier, imaginé un astucieux produit vidéo autonome, un « prélude » de 40 minutes, mise en bouche sous forme de lecture d’extraits de l’ouvrage. La chose était alors suffisante pour nous dire la force du propos et de son traitement et nous rendre très curieux à l’égard de la création de l’opéra complet.

Le livret en vedette

Larry Tremblay a lui-même adapté son roman paru en 2013 dans lequel deux jumeaux vont faire face à la guerre, à la vengeance et au sacrifice. Le prélude nous avait indiqué que l’opéra de Zad Moultaka, d’une écriture pour (et non contre) la voix, se voyait associer un orchestre qui colorait efficacement l’état psychologique des protagonistes.

La découverte de l’œuvre au complet atténue quelque peu la positivité de cette impression, car, en scène, sur une durée de 90 minutes, la récurrence des procédés d’écriture finit par lasser un peu. Il y a de bonnes idées, nombreuses d’ailleurs, comme ces nappes chorales indistinctes ou, surtout, à l’orchestre, le traitement des percussions. Ce que Zad Moultaka réussit aussi particulièrement bien, c’est le rendu orchestral de l’oppression dramatique ou psychologique, par exemple lorsque la mère comprend qu’un de ses deux enfants devra se sacrifier par esprit de vengeance.

C’est peu dire que la vedette du spectacle est le sujet traité par Larry Tremblay, une véritable pluie de haine à coups d’appel à un dieu vengeur sur une terre meurtrie. La maison des grands-parents des jumeaux Aziz et Amed dans une orangeraie ayant été bombardée, le chef de guerre Soulayed convainc le père Zahed d’envoyer l’un des jumeaux se faire exploser en représailles. Aziz étant atteint d’une maladie incurable, Zahed considère que ce serait une offense à Dieu que de l’envoyer. Il désigne donc Amed. Mais Aziz, qui est au courant de son état, convainc Amed de le laisser partir à sa place. Des années plus tard, on retrouve Amed aux États-Unis (l’enfant a été chassé de ses terres et recueilli par sa tante), tiraillé de fantômes et de remords, mais trouvant le chemin de la paix.

Contrairement à bien des opéras, L’orangeraie bénéficie donc de son sujet qui nous accroche, à la fois pour son action et pour le cheminement du personnage d’Amed. On a un peu peur, au début, dans le récit du bombardement, que le traitement littéraire soit trivial, mais les choses s’alignent bien par la suite. Par contre, la question centrale : « Pourquoi les choses se chantent-elles et comment elles se chantent ? » trouve une réponse assez univoque ; une sorte de Sprechgesang monocorde qui monte en fin de phrase. Chapitre intéressant : lorsque Amed se retrouve aux États-Unis, il parle, mais lorsqu’il se remémore son passé, il se remet progressivement à chanter. C’est un peu étrange comme effet, mais bien vu.

Parmi les protagonistes, Nicholas Burns en Amed, Dion Mazerolle en inquiétant Soulayed, Nathalie Paulin en Tamara (la mère) et Stéphanie Pothier en Dalimah (la tante) dominent le plateau. Riche travail des percussions et des cuivres à l’orchestre, dans un spectacle d’un intérêt soutenu commencé très en retard (vers 20 h 25) en raison d’un contrôle poussif des passeports sanitaires. Il est vrai que certains membres du public qui présentent des codes QR géants imprimés sur des papiers chiffonnés en se croisant les bras et en pensant que de tels torchons sont susceptibles d’être scannés ne facilitent pas la fluidité de l’accès aux salles. Dans le cas présent, la queue dans la rue dépassait largement les 100 mètres.

  
 

L’orangeraie

Création de Chants libres — compagnie lyrique de création, en coproduction avec le NEM. Musique : Zad Moultaka. Livret : Larry Tremblay.

Nicholas Burns (contre-ténor), Dion Mazerolle, Alasdair Campbell et Simon Chaussé (barytons), Jacques Arsenault et Arthur Tanguay-Labrosse (ténors), Nathalie Paulin (soprano), Stéphanie Pothier (mezzo-soprano), Jean Maheux (comédien), NEM, dir. Lorraine Vaillancourt. Mise en scène : Pauline Vaillancourt. Scénographie : Dominique Blain. Monument-National, mardi 19 octobre 2021. Reprise ce soir.

L’orangeraie

Création de Chants Libres — compagnie lyrique de création, en coproduction avec le NEM. Musique : Zad Moultaka. Livret : Larry Tremblay.

 

Nicholas Burns (contre-ténor), Dion Mazerolle, Alasdair Campbell et Simon Chaussé (barytons), Jacques Arsenault et Arthur Tanguay-Labrosse (ténors), Nathalie Paulin (soprano), Stéphanie Pothier (mezzo-soprano), Jean Maheux (comédien), NEM, dir. Lorraine Vaillancourt. Mise en scène : Pauline Vaillancourt. Scénographie : Dominique Blain. Monument-National, mardi 19 octobre 2021. Reprise ce soir.



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