​Edita Gruberová, la soprano qui mettait l’Europe à ses pieds

Edita Gruberova
Michael Poehn / Opera de Vienne / Hilbert Management Edita Gruberova

Edita Gruberová est décédée lundi à Zurich, en Suisse, à l’âge de 74 ans. Elle fut la diva absolue du dernier quart du XXe siècle, dont le début de carrière accompagna les derniers feux des légendes de la direction d’orchestre : Böhm, Karajan, Solti.

« Edita, ta voix est un cadeau. » Telle était l’inscription d’une banderole agitée par une partie du public au balcon de la Maison des festivals de Baden-Baden en 2013. « La scène était presque surréaliste », se rappelle notre confrère d’Opéra Magazine Laurent Barthel, avec lequel nous conversions au téléphone au moment où tombait la nouvelle de la disparition d’Edita Gruberová, « car ce soir-là, elle avait chanté fort médiocrement ! » Il est vrai qu’en 2013, Edita Gruberová avait déjà 45 ans de carrière derrière elle et n’était pas du genre à vouloir s’arrêter.

« Cette façon d’occuper le terrain en dépit des outrages du temps ne lasse pas d’intriguer. Mais […] le public suit, continue de s’agglutiner en interminables files d’attente dès qu’une apparition de la diva est annoncée, pour un concert ou un opéra qui seront donnés invariablement à guichets fermés », écrivait alors Laurent Barthel dans son commentaire du concert, avant de conclure : « Assurément, le phénomène Gruberová est à prendre pour ce qu’il est : affectif voire sociétal, davantage sans doute, aujourd’hui, qu’artistique. »

À la place d’une Montréalaise

Edita Gruberová avait gagné les cœurs et mis l’Europe musicale, surtout la sphère germanique, à ses pieds. Cette adulation, nous l’avons vécue au début des années 1980 à Vienne. Il fallait commencer à faire la queue au petit matin afin d’arracher un billet pour voir à l’opéra l’enfant chérie de la ville. C’est Herbert von Karajan qui, en 1970, avait repéré dans la troupe de l’opéra la soprano venue de Bratislava avec sa mère une année plus tôt. Ironie du sort, la soirée qui extirpa Edita Gruberová de l’anonymat dans le rôle de la reine de la nuit devait être celle d’une soprano montréalaise, Louise Lebrun, dont elle était la doublure.

Aigus très sûrs, voix puissante, Gruberová fut la reine de la nuit incontournable des années 1970. France Musique nous apprend qu’elle chanta ce rôle 148 fois dans sa carrière.

Après Karajan, Karl Böhm ne la laissa pas passer et y vit la Zerbinetta (Ariane à Naxos) de ses rêves, celle que son ami Strauss lui-même aurait voulu entendre. Une représentation de 1976 publiée en CD par Orfeo réunit Gundula Janowitz, Edita Gruberová et Agnès Baltsa : on ne peut même pas imaginer mieux. Böhm l’engagea aussi comme Constance dans L’enlèvement au Sérail de Mozart avec un enregistrement et une vidéo à la clé. La voix était alors irréelle de pureté et d’assurance. Les Viennois se battront pour voir sa première Traviata, qu’elle enregistrera plus tardivement avec Carlo Rizzi.

Une heure d’applaudissements

Gruberová évolua ensuite vers le bel canto, notamment les grandes reines de Donizetti. Elle avait auparavant fait un triomphe dans Lucia di Lammermoor. La reine Elisabetta dans Roberto Devereux fut le rôle qu’elle interprétait encore en mars 2019 pour des adieux à la scène à Munich, recueillant selon le témoignage de la Frankfurter Allmeine Zeitung près d’une heure d’applaudissements ! La chanteuse mit un terme définitif à sa carrière en septembre 2020.

Par l’impact physique de sa voix, Edita Gruberová, surnommée « la reine des sopranos colorature », donnait les frissons comme pouvaient le procurer dans les années 1960, dans un autre registre, Birgit Nilsson ou Leonie Rysanek.

Parallèlement à la scène, Edita Gruberová fut la soprano soliste d’innombrables enregistrements d’œuvres vocales sacrées, notamment sous la direction du grand chef baroque Nikolaus Harnoncourt, dont elle fut une fidèle parmi les fidèles.

Sa discographie est ainsi remplie de références rendant immortelle celle pour laquelle chanter était, dans son enfance, avec sa mère, le moyen d’échapper à la dure réalité slovaque et à l’emprise d’un père alcoolique.

Évoquant cette jeunesse difficile aux côtés de sa mère dont elle était si proche, Edita Gruberová écrivait dans sa biographie : « Par le chant, nous avons aéré nos âmes. » En partant toutes deux, en 1969, pour Vienne, elles ne savaient pas à quel point Edita allait aérer celles de générations d’amateurs d’art lyrique.