Le lâcher-prise de Cœur de pirate

«Impossible à aimer», qui paraît vendredi, a failli être un album country-folk.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Impossible à aimer», qui paraît vendredi, a failli être un album country-folk.

Là, je me sens plutôt comme : j’ai fait l’album que j’avais envie de faire, et on verra ce que ça donne

Pour commencer, cette révélation de Béatrice Martin : Impossible à aimer, qui paraît aujourd’hui, a failli être un album country-folk. « J’ai toujours trippé country », dit-elle en professant son amour pour l’œuvre de Townes Van Zandt. « Je voulais faire quelque chose d’ancré dans cet univers. Finalement, ça n’est pas resté. » Elle le jure : les chansons On s’aimera toujours et Crépuscule étaient, à la base, des chansons country… servies au bout du compte à la sauce disco, une des couleurs de ce disque qui s’aventure dans plusieurs avenues musicales en même temps.

Les violons façon Salsoul Orchestra du premier extrait, On s’aimera toujours, annonçaient un changement de cap esthétique pour Cœur de pirate, tandis que sur Crépuscule, les pulsions d’accords synthétiques rappellent l’univers de Giorgio Moroder.

« J’adore cette chanson ; Renaud [Bastien, collaborateur et coréalisateur] et moi, on a lâché notre fou là-dessus, mais je n’aurais jamais osé faire ça avant, ça m’aurait effrayée. C’est risqué comme chanson, y a un truc à la Polnareff dedans ! Et le solo de “guit” à la fin ! On a toujours voulu faire ça, un gros solo de guitare, avec un fade out pour finir, ce côté années 1980 totalement assumé. J’ai lâché prise et dit à Renaud : “Allez, mets le solo.” Pourquoi pas ? »

Ces chansons ne donnent toutefois pas le ton au disque, posé, presque flegmatique. Il débute piano-voix, les deux pôles autour desquels tourne la carrière de Cœur de pirate depuis 2008, avec Une chanson brisée, et encore sur Tu ne seras jamais là, cette fois avec Alexandra Stréliski qui l’accompagne. On verra dans cette invitation un signe d’humilité de la part de Béatrice Martin, qui a lancé son propre album solo piano le printemps dernier, album dont l’intérêt est de rendre évidente sa signature mélodique propre : on n’entendait que les doigts sur les touches, mais on pouvait s’imaginer Cœur de pirate chanter quelque chose.

« Dans une chanson, je compose toujours la mélodie en premier. Je reste dans un style de mélodies à l’italienne, un style de chanson d’une certaine époque parce que je trippe à faire ça, je trippe Broadway aussi. Mais j’avoue que parfois, en réécoutant mes vieux albums, je me dis : ah, c’est vrai, y a des tounes qui se ressemblent un peu… On fait tous un peu ça, encore une fois parce qu’on manque de recul. Souvent, quand t’es plongé en studio dans ton album, tu ne t’en rends pas compte. »

Dans une chanson, je compose toujours la mélodie en premier. Je reste dans un style de mélodies à l’italienne, un style de chanson d’une certaine époque parce que je trippe à faire ça, je trippe Broadway aussi.

 

Chasser l’angoisse

Toujours à propos de l’album piano, elle reconnaît que son invitée « est bien meilleure [pianiste] que moi ! Quand j’ai fait Perséides, c’était pour me détacher de plein de choses ; Alexandra Stréliski, c’est autre chose ».

À bien y penser, on a un peu le sentiment que Béatrice Martin fait des disques pour se détacher de ces choses qui l’encombrent. Le disque piano solo, c’était pour chasser l’angoisse de, peut-être, perdre la voix à jamais après son opération aux cordes vocales. Le précédent, En cas de tempête, ce jardin sera fermé (2018), pour exorciser le mal subi par une relation amoureuse avortée et très médiatisée.

« Ça fait des années que j’ai un traitement médiatique particulier. Ce n’est de la faute de personne, c’est comme ça, constate-t-elle. Pendant longtemps, on disait : Cœur de pirate a une vie amoureuse tumultueuse » ou on trouvait des manchettes du genre, auxquelles elle fait allusion dans le titre de ce nouveau disque.

Là, je me sens plutôt comme : j’ai fait l’album que j’avais envie de faire, et on verra ce que ça donne

« Je lisais ce qu’on écrivait sur moi et je me demandais : est-ce moi le problème ? Je ne pense pas que c’est moi ; je vivais seulement ma vie de fille de 20 ans — dans l’œil du public, certes —, mais je ne pense pas que j’étais différente parce que la vingtaine, c’est franchement dégueulasse pour tout le monde. J’avais besoin alors de revisiter mes déceptions, mes grosses ruptures, ces choses qui m’ont fait du mal », poursuit-elle en évoquant la chanson Dans l’obscurité, une concession à la dance-pop dont raffolent les palmarès et sur laquelle elle revient sur sa relation avec une femme trans. « Tant de choses méchantes ont été dites à mon sujet à la suite de ça… »

Or, par la force des circonstances pandémiques, Impossible à aimer est aussi devenu pour Martin une manière de faire de la musique sans la pression, dit-elle, des attentes du public et de l’industrie. À son agenda chargé était inscrite la sortie de ce cinquième « album chanté ». Au moment d’en planifier la production, elle ne savait pas encore de quoi il aurait l’air, mais en connaissait déjà la date de parution, quelque part au printemps 2020. « À cause de la pandémie, ça fait deux ans que je m’assois sur ce projet d’album » dont l’enregistrement, réalisé avec le complice Renaud Bastien, fut terminé l’été dernier.

Des contraintes

« Enregistrant durant la pandémie, Renaud et moi ne pouvions travailler avec beaucoup de monde. C’était le fun, mais ça venait avec des contraintes ; aujourd’hui, autant je me dis qu’on a peut-être manqué de recul sur certains détails, autant ça nous a aussi permis de le faire avec un lâcher-prise que je n’avais pas sur les albums précédents, parce que je les enregistrais avec la pression d’être performante et de pouvoir jouer sur les radios. En réécoutant les albums précédents, je reconnais les avoir faits sous pression : faut que ça marche, faut que ça tourne. Là, je me sens plutôt comme : j’ai fait l’album que j’avais envie de faire, et on verra ce que ça donne. »

 

Impossible à aimer

Cœur de pirate, sur Bravo musique, disponible dès vendredi.

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