Le grand leurre d’un passé révolu?

Yefim Bronfman en décembre 2019 à Montréal
Antoine Saito / OSM Yefim Bronfman en décembre 2019 à Montréal

Pour le premier concert potentiellement au maximum de sa capacité, l’Orchestre symphonique de Montréal avait très honorablement rempli la Maison symphonique. Si, pour cette venue de Yefim Bronfman et Thomas Søndergård, la réponse du public a été encourageante, il reste à voir l’adhésion de l’auditoire à long terme. Car une question se pose forcément : les fondements d’une vie et d’un fonctionnement « d’avant » n’ont-ils pas été ébranlés ?

Interrogations

Pourquoi allons-nous au concert ? Quelles expériences cherchons-nous à vivre ? Que sommes-nous prêts à tolérer ou à endurer ? Évidemment, le laïus est tout prêt : « Rien ne vaut le contact véritable, en vrai, avec les artistes. » Mais après 18 mois de concerts dans le confort du foyer, est-on prêt, pour cela, pendant les silences entre les accords finaux de la 5e Symphonie de Sibelius, à se coltiner des bruits de bavardages, de talkie-walkie, de radio, de répondeur ou assimilés ? A-t-on envie de se dire « Ah ben oui, je suis au concert, parce qu’une sonnerie de téléphone ornemente l’introduction du 3e Concerto de Beethoven » ?

Si l’on met de côté ces incidents superficiels, des questions de fond abordent ce qu’est un concert et ce qu’il peut apporter fondamentalement. Cette interrogation a très vite affleuré lors du pourtant excellent 3e Concerto de Beethoven, où Yefim Bronfman a solidementrempli sa mission et a surtout impressionné par son intelligence dans la tenue d’ensemble, enchaînant les mouvements avec grande sensibilité. Bronfman dégage une assurance impressionnante. Il est comme un tireur à l’arc de l’équipe olympique coréenne : ces derniers n’ont même pas encore décoché leurs flèches qu’on sait déjà qu’elles vont aller se ficher dans le jaune au centre de la cible. Avec Bronfman aussi, il n’y a pas de surprise, pas de fantaisie, mais tout y est et il n’y a rien à redire.

Par contre, le contraste était frappant avec le Concerto en sol de Ravel du tandem Hélène Grimaud-Yannick Nézet-Séguin il y a une dizaine de jours au même endroit. Ces deux-là n’en finissaient pas de se guetter, d’anticiper des nuances et des accents. Une fraternité ou une amitié accouchait d’un événement artistique et on se disait qu’on avait bien fait de sortir pour aller voir ça.

Mercredi soir, on était dans la caricature d’un monde d’avant : le soliste « en béton » venu faire son concerto « en béton » accompagné par un chef compétent, dont, avec un peu de chance, Bronfman avait retenu le prénom en le répétant dix fois en se brossant les dents le matin et auquel il n’avait rien à dire. Le tandem faisait à peu près illusion jusqu’au 3e mouvement, où tout le monde ne respirait pas forcément au même rythme.

Le circuit musical

Voir cela rappelait que tout le « système » est organisé pour remplir des agendas de concert d’institutions musicales qui ont des musiciens à occuper semaine après semaine et dont l’objectif est de réussir la meilleure prestation musicale en un temps de répétition minimal. Le circuit musical fait se rencontrer ces gens : des solistes et des chefs. On donne des concerts, et le cirque se déplace au gré des avions. Parfois se tissent des relations : c’est cela qu’il faut guetter désormais. Côté symphonique, l’OSM s’est essayé à Sibelius mercredi soir en se cramponnant dans le 1er mouvement, abordé par Thomas Søndergård avec un tempo soutenu et des dynamiques relevées, et en se libérant (avec un surcroît et finesse et de nuances) dans le finale comme si ce dernier avait concentré l’essentiel du travail de répétition.

Tout ce système a roulé pendant des décennies, y compris la caricature de la création subventionnée de 10 minutes, plutôt pas mal mercredi avec de la part de Dorothy Chang un beau sens de l’orchestration, dans le cadre de la formule assez recuite des vagues de crescendos. Il convient de se demander si ce modèle n’est pas désormais le grand leurre d’un passé révolu. Si l’acte de sortie devenait une sorte de « gestion du risque », il nécessiterait un supplément d’âme, de renouvellement et d’originalité. Bref, une valeur ajoutée, une nouvelle étincelle.

Nous n’avons pas de solutions, pour l’heure, mais beaucoup de questions qui s’articulent autour des notions d’utilité, de nécessité artistique, de plus-value.

Un dernier mot sur l’accueil à la Maison symphonique, qui a fait beaucoup d’efforts pour démultiplier le personnel déployé au contrôle des passeports vaccinaux. On ne peut aussi que féliciter la Maison symphonique d’exiger le masque chirurgical, précaution saine et rassurante lorsqu’on sait que le public se côtoie désormais de très près pendant 90 minutes.

Or, cette exigence du port d’un masque médical, clairement indiquée sur des panneaux, et qui calque très intelligemment les recommandations sur le « masque de qualité » de l’Institut de la santé publique (INSPQ) en date du 21 juillet, est non seulement inconnue du personnel qui ne la fait pas respecter, mais, en plus, l’annonce au micro avant le spectacle et le site de l’OSM ajoutent à la confusion en parlant de « couvre-visage ». Pourtant, selon le document de l’INSPQ, le masque médical diminue « le risque de contaminer l’environnement de travail et les personnes à proximité » alors que, s’agissant du couvre-visage, « on ne peut statuer sur sa capacité d’agir comme une barrière empêchant les particules d’une source infectée de contaminer l’utilisateur ni sur sa capacité à emprisonner certaines particules expulsées par l’utilisateur ».

Il conviendra de clarifier cela au plus vite.

Sibelius héroïque, Beethoven rayonnant

Beethoven : Concerto pour piano no 3. Dorothy Chang : Précipice (création mondiale – commande de l’OSM). Sibelius : Symphonie no 5. Yefim Bronfman, Orchestre symphonique de Montréal, Thomas Søndergård. Maison symphonique, mercredi 13 octobre. Reprises jeudi à 10 h 30 et 19 h 30.

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