Évoquer plutôt qu’édicter

Myriam Bleau est retournée à ses racines de compositrice.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Myriam Bleau est retournée à ses racines de compositrice.

En 2014, l’artiste du numérique et compositrice Myriam Bleau présentait en Amérique et en Europe Soft Revolvers, une performance musicale générée à l’aide de toupies. L’année suivante, elle concevait autopsy.glass, durant laquelle elle créait de la musique en faisant vibrer et en cassant des verres à vin. Discussion sur la musique qui se suffit à elle-même et sur l’importance de suggérer plutôt que d’imposer une signification à son travail avec cette artiste internationalement reconnue que l’on reverra en performance lors de l’ouverture de la 17e édition du festival Akousma, « festival des musiques numériques immersives », le 11 octobre prochain.

Présentée à la Satosphère de la Société des arts technologiques (SAT), sa nouvelle création sera, pour ainsi dire, plus sobre que celles énumérées précédemment, mais sans doute aussi fascinante. L’alter-Monde, musique de Bleau, images en mouvement de l’artiste pluridisciplinaire française Sandrine Deumier, œuvre abordant la question des changements climatiques grâce à une « évocation d’un jardin cybernétique, mêlant espaces artificiels et excroissances végétales semi-humanoïdes » : une description qui, à défaut d’être limpide — on parle plus loin du « devenir-végétal » et de « l’expérimentation d’une vie infra-humaine » ! —, a d’abord le mérite de piquer notre curiosité.

Myriam Bleau dit être émerveillée par le travail de sa collègue Deumier dans ce projet en gestation depuis 2018 : « J’aime la poésie dans son travail. Sandrine m’avait montré quelques images pour ce projet en 2018, et j’avais été séduite par son esthétique — ici, c’est vraiment son univers qui est mis en avant, moi, j’accompagne les images. Il y a un aspect très baroque dans son travail, inspiré de toiles de la Renaissance. De mon côté, j’ai essayé de m’arrimer à cet aspect, non pas en faisant de la musique clairement baroque, mais en gardant en tête la musique pour synthétiseurs des années 1960 et 1970 comme celle de Wendy Carlos », qui avait interprété des œuvres de Bach sur un synthétiseur Moog (Switched-On Bach, 1968).

« Visualiser » la musique

Les premières œuvres des pionnières de la musique électronique Suzanne Ciani et Laurie Spiegel, tout comme le travail du fameux compositeur minimaliste Steve Reich, ont aussi nourri l’inspiration de la compositrice, qui est venue à la musique par la guitare.

« Pendant plusieurs années, j’ai essayé de faire des performances qui rendaient la musique tangible, avec des interfaces tangibles [comme la toupie et le verre] qui permettent de visualiser la musique lorsque je jouais sur scène. Ça me vient de la guitare, ce désir de rendre la musique un plus physique, plus incarnée », alors que très souvent, en musiques électronique et électroacoustique, la prestation peut paraître abstraite lorsqu’elle est réalisée à partir d’ordinateurs.

En sevrage des tournées internationales qui meublaient sa vie professionnelle jusqu’au début de la pandémie, Myriam Bleau est retournée à ses racines de compositrice en menant plusieurs projets d’écriture musicale de front.

La nature, la technologie et l’humain

« J’ai tellement l’amour de créer de la musique pour la musique elle-même », abonde-t-elle en évoquant un projet d’album tiré de la passionnante performance audiovisuelle qu’elle a présentée à MUTEK en août dernier.

Un autre disque de créations hyperpop (pensez à la musique de la regrettée SOPHIE et des trublions de la maison de disque PC Music) est aussi dans les plans.

« Dans mes projets récents, j’essaie de créer des liens entre la nature, la technologie et l’humain », ce que L’alter-Monde tente aussi de présenter, en mettant la poésie des images et de la musique en avant-plan. « À mon sens, c’est important qu’il n’y ait pas de messages clairs dans mes projets de création, même si on reconnaît que l’œuvre a un sens. Il faut que ça reste au niveau esthétique ; par exemple, avec Sabrina Deumier, la question des changements climatiques est présente, mais seulement par allusion, sans diriger le spectateur vers une conclusion particulière, sans forcer la réflexion dans un sens. On veut susciter un sentiment d’empathie, encore plus fortement dans un projet multimédia immersif comme celui-ci, et ainsi provoquer des réflexions. »

 

À l’affiche au festival Akousma

Soirée 2, Bloc_2, 12 octobre, Espace Orange-Édifice Wilder

La plupart des soirées de performances en direct du festival offrent l’occasion de prendre la température des eaux électroacoustiques et expérimentales québécoises ; au programme, une nouvelle création du boulimique de son Érick d’Orion, un duo formé de Takuto Fukuda et Ana Dall’Ara-Majek et une création de l’artiste multidisciplinaire Martín Rodríguez.

Soirée 5, 15 octobre, 19 h, Usine C

Solide programme pour la soirée de clôture du festival Akousma, qui rendra hommage aux oeuvres des pionnières (Micheline Coulombe Saint-Marcoux, Gisèle Ricard, Marcelle Deschênes) et des fondateurs de la communauté québécoise des arts médiatiques et des musiques expérimentales, dont Robert Normandeau, professeur de composition électroacoustique à l’Université de Montréal.



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