Salomé Leclerc, le chemin qui mène à la clarté

Salomé Leclerc avait déjà pas mal de véritables chansons en forme de chansons, prêtes, en maquettes, au moment de commencer à travailler avec Louis-Jean Cormier.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Salomé Leclerc avait déjà pas mal de véritables chansons en forme de chansons, prêtes, en maquettes, au moment de commencer à travailler avec Louis-Jean Cormier.

Après une écoute, il y a déjà des chansons familières. Après deux écoutes, des refrains se sont nichés à demeure dans des recoins du cœur, le refrain d’Où on s’est trouvés, celui de Juste toi pour moi, celui de Chaque printemps, celui de Tes yeux à Barcelone (la ligne « Tu te souviens de quoi, dis-moi ce qui défile ? » tourne en boucle). Après trois écoutes, l’album au complet a fait sa place. Ça n’arrive pas si souvent chez les artistes de la génération indie folk. Ça n’était pas encore arrivé à Salomé Leclerc : ça prenait toujours du temps, pour que ça pénètre. Pourquoi une telle immédiateté de réaction, d’intégration, ce coup-ci ?

Ça s’explique. Il y a eu un moment, une sorte de révélation pour Salomé Leclec. Elle raconte. « C’était à l’un des premiers shows pour le troisième album. Ce soir-là, j’avais décidé de faire Ton équilibre en rappel. Guitare acoustique et voix. Une chanson où je m’étais donné comme défi d’écrire comme si je parlais à la personne d’à côté. Avec des mots simples. » Moins une chanson d’ambiance, pas une chanson pour guitare électrique un peu grunge, aux images un peu floues comme elle en avait beaucoup à son répertoire.

Plutôt une chanson de proximité. Dans le son et le propos. « Ma toune la plus toune, disons. La ligne “besoin de ton équilibre encore” revient souvent. Comme un refrain, on pourrait dire. Et là, il y a eu une connexion avec le public. Les gens chantaient avec moi vraiment fort, ils me répondaient même, j’avais jamais vécu ça. Je me souviens d’avoir pensé : “Han, c’est donc ben extraordinaire, je veux ça, moi ! C’est le fun, des refrains !” »

Devant les paravents

Elle rit de très bon cœur, de son côté de l’écran Zoom. La quasi-naïveté de sa découverte l’amuse. Sa joie éclate, elle est trop contente d’avoir compris physiquement l’effet d’un refrain qui s’entonne, et d’avoir suivi ce désir de contact direct, et que cela s’entende. Elle se gardait toujours une certaine distance, avant, Salomé. Dès Granby, elle était comme ça, il y a une douzaine d’années déjà. Un peu réfugiée dans la musique. Un peu indéchiffrable dans ses métaphores. Protégée.

Magnifiques paravents au demeurant. C’était déjà très, très bon, du Salomé Leclerc, un jeu de guitare bien à elle, un univers, un timbre assez unique. On retenait une manière plutôt que des chansons en particulier.

Qui a retenu vite fait les mélodies de l’album 27 fois l’aurore, par exemple ? Probablement pas grand-monde. « Moi non plus ! » s’esclaffe Salomé. Elle les aime, ses chansons, pas mal de gens aussi, mais elle constate, sans que ce soit du sabotage, qu’elle avait presque une phobie de ce qui pouvait être le moindrement accrocheur. « Quand je sentais qu’il y avait un hook ou une ligne plus forte, fallait pas que ça revienne, fallait surtout pas que ça devienne une chanson, non non non ! »

Drôle d’époque où l’idée même d’un refrain qui lève et soulève était devenue suspecte. On n’en est pas encore sorti, d’ailleurs, vieux litige pas tuable entre ce qui est commercial et ce qui ne l’est pas.

Louis-Jean Cormier ou l’espace pour jouer

Salomé avait déjà pas mal de véritables chansons en forme de chansons, prêtes, en maquettes, au moment de commencer à travailler avec Louis-Jean Cormier : « Tout a été d’abord fait avec une guitare acoustique et une voix. Avec des accentuations, des lignes qui se répétaient, c’étaient déjà des chansons. » Louis-Jean, qui cosigne avec Salomé la réalisation, les arrangements, la prise de son, les partitions pour les instruments à cordes et les cuivres, et qui partage avec elle l’ensemble de l’instrumentation, a surtout fourni un espace de jeu. Où tout était possible : accentuer les modulations, installer des crescendos, dessiner des paysages, les faire exploser et puis recommencer.

« Il a tellement été l’élément calmant. Louis-Jean, il aime jouer, alors il joue. Et on peut tout essayer. Je n’avais pas peur d’en faire trop ou pas assez. Et avec la pandémie — c’est le seul avantage ! —, on avait le temps. On a pu parler, fignoler, penser à notre affaire, trouver les moyens de mieux lier la musique au propos. Aller au bout, pour chaque chanson. »

Le mixage, où Louis-Jean a travaillé avec le champion Ghyslain Luc Lavigne, a donné encore plus derelief aux modulations, poussé les refrains dans leurs retranchements pour mieux les révéler, permis à ce qui était déjà là de l’être plus manifestement, plus efficacement. « Tout est plus simple, plus court, plus direct, je pense. Dans mes premières chansons, il y avait plein de sujets, je voulais toujours tout dire en même temps. Et là, j’ai appris qu’on peut écrire toute une chanson à partir d’une petite chose, d’un seul sentiment, comme dans 12 heures plus tard, l’idée d’une “vie inversée”, de se sentir à l’envers, c’est dit simplement, il y a deux couplets et c’est assez. »

Pour Les choses extérieures, elle avait fait le premier grand pas, celui de placer sa voix à l’avant-plan, sans réverbération ou presque. On peut dire que Mille ouvrages mon cœur est la suite naturelle du processus : une fois en avant, on assume forcément qu’on s’est rapproché des gens. Et qu’on peut les atteindre plus directement. Et qu’ils chanteront les refrains, puisqu’il y en a. « On verra si les gens chantent tout l’album avec moi, mais je pense que la matière est là. »

Mille ouvrages mon coeur
Salomé Leclerc, Audiogram

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