Friedrich Gulda, l’imprévisible

Plus de vingt ans après sa mort, le pianiste autrichien n’a pas été remplacé, montre son legs musical enfin réuni en coffret.
Photo: Decca Plus de vingt ans après sa mort, le pianiste autrichien n’a pas été remplacé, montre son legs musical enfin réuni en coffret.

Le pianiste et compositeur autrichien Friedrich Gulda n’en finit pas, 20 ans après sa mort, de susciter des publications. SWR Music révèle récitals et inédits, alors que Decca rassemble enfin en coffret son legs musical. Alors que bien des étoiles pâlissent post-mortem, la singularité de cet artiste fascine de nouvelles générations d’auditeurs.

De la brève notice Wikipédia de Friedrich Gulda, on notera cette phrase presque surréaliste : « Friedrich Gulda est mort le jour anniversaire de la naissance de Mozart, ce qu’il souhaitait. » Voilà bien la dernière pirouette de l’auteur du Concerto pour moi-même, qui, un jour, était apparu nu sur scène avec sa compagne pour interpréter des mélodies des Schumann, ou qui s’amusait à jeter des seaux d’eau de ses fenêtres à ses étudiants venus lui témoigner leur reconnaissance après un séminaire d’études.

« Je l’entends encore éructer dans son invraisemblable accent viennois : “Je n’ai rien à vous dire. Arrière, voleurs de secrets !” » nous raconte le pianiste Philippe Cassard, qui fit partie des aspergés.

L’excentrique

Lorsque, le 27 janvier 2000, la nouvelle de son décès tomba, personne ne voulut y croire. Gulda n’avait que 69 ans, le jour était trop symbolique et, surtout, le pianiste avait déjà pris au piège tout le monde en organisant, le 28 mars 1999, une « répétition générale » de sa mort. Alors que le monde du piano pleurait sa disparition et lui rendait hommage, il était réapparu, quelques jours plus tard, en conviant le monde ébahi à un « concert de la résurrection » !

Au début de l’année 1999, Gulda s’interrogeait sur son aura posthume : « J’ai été tellement sali de mon vivant, que je n’aimerais pas qu’ils jettent également des ordures dans ma tombe », rappelait The Guardian dans sa nécrologie. Connaissant le personnage, nul doute qu’il a voulu vérifier…

On l’a compris, Friedrich Gulda a poussé l’excentricité à ses limites. Par contre, sa carrière reste unique, à de nombreux titres. Le premier est celui de pédagogue, de « maître ». Gulda est la personne qui a eu le plus d’influence sur Martha Argerich, l’une des plus grandes artistes des 60 dernières années. Il a marqué un grand nombre de pianistes passés entre ses mains.

Le second, difficile à jauger en 2021, mais que le coffret Decca, composé de nombreux enregistrements des années 1950 et 1960 disséminés et édités principalement au Japon ou en Australie jusqu’ici, nous rend palpable, est le côté « apparition » du pianiste dans la Vienne de l’après-guerre.

Friedrich Gulda, né en 1930, remporte le Concours de Genève à 16 ans. Il entre en studio à Londres en octobre 1947 pour enregistrer Bach, Debussy et Prokofiev, puis Chopin et Mozart l’année suivante. Dès 1949, Decca confie Beethoven à celui qui incarne le renouveau du piano viennois. Une intégrale sera réalisée entre 1954 et 1958. Mi-mono, mi-stéréo, c’est-à-dire commercialement condamnée au moment même de sa possible publication, elle ne sortira, confidentiellement, qu’en 1973.

Gulda (1930) est, avec Alfred Brendel (1931) et Paul Badura-Skoda (1927), l’un des pianistes d’une nouvelle ère viennoise : un son plus clair et léger, une fidélité au texte qualifiée d’« objectivité », une virtuosité plus assumée. Il faut se souvenir ici des paroles du chef Michael Gielen (né en 1927) pour prendre la mesure de la force du changement : « Lorsque j’ai commencé, surtout à Vienne où je vivais, tout le monde pensait que la seule manière d’envisager la musique était celle de Furtwängler. Le Philharmonique aurait massacré quelqu’un qui aurait demandé l’inverse. Or moi, j’étais persuadé que sur la majorité des points, la vérité était l’exact contraire de ce que le maître faisait : notamment sur le plan du tempo, trop lent, et de la texture sonore, qui manquait de transparence. »

Gulda était tout à fait dans la lignée esthétique Gielen, sauf pour un point : il ne faisait pas la promotion de Schoenberg et du dodécaphonisme.

Abolir les frontières

Comme Michael Gielen, Friedrich Gulda se souciait de la manière d’avancer et de se renouveler, mais en prenant d’autres chemins. Le credo de Gulda : « Schoenberg n’est pas réellement nouveau, Bartók non plus ». Gulda ne s’intéressait pas aux expérimentations autres que les siennes. Il n’avait que faire de l’Avant-garde, même s’il a lui-même publié Gegenwart (Avant-garde) fondé sur l’expérimentation sonore, un album très rare que l’on trouve sur les plateformes d’écoute en ligne.

La voie de Gulda, son objet de fascination fut le jazz. Suspect tant aux yeux des amateurs de classique, prompts à compartimenter, mais encore plus aux yeux des amateurs de jazz, qui ne l’ont jamais reconnu car il venait d’ailleurs, Gulda s’est plongé dans le jazz dès les années 1950. Un concert au Birdland à New York en 1956 dans le coffret Decca en témoigne.

Outre nombre de pièces pour piano et d’improvisations, il poursuivit aussi un vieux rêve : l’alliance de la forme classique et du langage du jazz. Cette idée remonte au milieu des années 1920 avec le big band de Paul Whiteman et ses « Concerts révolutionnaires » pour lesquels Gershwin avait composé Rhapsody in Blue. Whiteman avait aussi commandé des œuvres à Leo Sowerby, récemment rééditées sur étiquette Cédille. Duke Ellington, Gunther Schuller (Conversations pour quatuor à cordes et quatuor de jazz), Rolf Liebermann (Concerto pour jazz-band et orchestre) ont cherché dans la même voie.

L’une des nouveautés les plus importantes dans la connaissance du personnage est la parution chez SWR Music de la Symphonie en sol pour big band symphonisée qui, depuis 1970, n’a jamais été entendue. On retrouve les caractéristiques de son Concerto pour violoncelle : une facilité mélodique déconcertante et une improbable variété d’atmosphères enchâssées dans des formes classiques.

À prendre ou à laisser

Philippe Cassard se souvient qu’à Vienne, les affiches de concert ne mentionnaient que « Gulda » en lettres géantes et une date. Le public allait au concert sans savoir ce qui allait lui tomber dessus. « Cela pouvait être 1 h 30 d’inspirations personnelles, des croisements de jazz, de rock, de variétés, de rythmes sud-américains, puis du Chopin ou du Schubert pour les dix dernières minutes. Ou alors l’inverse : Mozart, Schubert, Debussy, Ravel, Chopin. Que des pièces séparées, rarement une sonate, parfois ses très belles transcriptions d’airs d’opéras, et, tout à la fin, ses mixtures », nous dit le pianiste français.

De ce point de vue, le disque permet de prévoir le coup ! Decca publie un objet très complet et précieux pour collectionneurs. Totalisant 41 CD, il regroupe l’intégrale Beethoven du « jeune Gulda », mais aussi sa fulgurante intégrale autrichienne de 1967 pour le confidentiel label Amadeo (acoustique un peu mate), enfin reconnue lorsqu’elle fut diffusée en CD sous licence par Brillant. Il y a les concertos de Beethoven avec Stein rematricés, mais aussi tout le reste, y compris l’Opus 111 de Beethoven pour Philips en 1984.

Pour l’amateur et l’admirateur, c’est le grand « ouf ! » de voir enfin tout regroupé, avec le regret de constater qu’Universal a globalement « lâché » Gulda, comme si ses incursions dans le jazz le rendaient moins crédible ou éminent comme artiste classique. Seuls quatre CD, dont deux avec Chick Corea, sont postérieurs à 1971.

SWR Music, qui puise dans le fonds de la Radio SWR de Stuttgart en Allemagne, a réalisé un très beau travail éditorial qui complète un coffret de sept CD paru en 2019 de tous les récitals donnés à Stuttgart de 1966 à 1979. Outre le CD « Gulda Jazz » qui déterre des archives la Symphonie, nous trouvons juste derrière en intérêt deux cycles enregistrés en studio, Les préludes de Chopin (1953) et surtout les Variations Diabelli (1968) ; un coffret de trois CD de récitals de 1959, et un coffret de concertos (Mozart nos 14, 23, 24 ; Haydn en ré ; Beethoven no 4) captés entre 1959 et 1962. Rien de neuf dans le répertoire, mais des documents inédits. Tout est bon à prendre, car personne n’a remplacé cet imprévisible trublion.

Friedrich Gulda

Complete Decca recordings. 41 CD et 1 Blu-ray, Decca 485 1451.

Stuttgart Solo Recitals
1966-1979
. 7 CD, SWR19081.

Piano Concertos 1959-1962. 3 CD. SWR 19088.

The Stuttgart Studio Recordings 1953 & 1968. 2 CD, SWR 19097.

Two Solo Recitals 1959. 3 CD, SWR 19098.

Jazz — Sinfonie in G. SWR 19096.



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