Yannick Nézet-Séguin dématérialisé

Des nouveautés du chef, dont deux sont entièrement numériques, nous attendent jusqu’au 8 octobre.
Photo: Eric Myre Des nouveautés du chef, dont deux sont entièrement numériques, nous attendent jusqu’au 8 octobre.

Une nouveauté de Yannick Nézet-Séguin chaque semaine nous attend depuis le 24 septembre et jusqu’au 8 octobre. Des deux premières, entièrement numériques, l’une restitue des conditions exemplaires d’enregistrement et l’autre élargit nos horizons musicaux.

Vendredi dernier, Deutsche Grammophon publiait un couplage des Symphonies nos 1 et 3 de la compositrice américaine Florence Price par l’Orchestre de Philadelphie. Vendredi, Atma révélera le deuxième volet de l’intégrale des symphonies de Sibelius, avec la 3e Symphonie enregistrée à la Maison symphonique par l’Orchestre Métropolitain. Il n’existe aucun CD de ces nouveaux enregistrements du chef québécois. On ne peut pour le moment en prendre connaissance que sur les plateformes d’écoute à la demande ou par téléchargement. La raison est à peu près identique dans les deux cas.

Florence Price a composé quatre symphonies, et un album devrait être publié lorsque l’intégrale sera achevée. En ce qui concerne Sibelius, Yannick Nézet-Séguin n’enregistre qu’une symphonie à la fois. Publier un disque avec une œuvre de 30 minutes ne serait pas concurrentiel. Là aussi, au bout du compte, l’intégrale se retrouvera sur CD.

La Troisième de Sibelius avait été commentée lors de son enregistrement en concert en juin dernier. Nous avions noté un « surcroît de réverbération dû au remplissage très partiel de la salle ». Cette donnée, comme souvent, se révèle très favorable à la captation sonore. Voilà assurément, sur le plan technique, le plus bel enregistrement réalisé à la Maison symphonique de Montréal. Hélas, on ne peut même pas dire « notez vos réglages et gardez tout comme ça » puisque ces conditions (distanciation des musiciens et 250 personnes dans la salle) ne se reproduiront pas.

Dans l’enregistrement, on retrouve ce que l’on avait en salle : une articulation très nette et une vision très mélancolique du 2e mouvement, un peu à la manière du chef finlandais Osmo Vänskä, aux antipodes d’autres références comme le cartésien Olli Mustonen. La qualité de la captation sonore permet de goûter pleinement la finesse des nuances et la circulation des motifs entre les pupitres, par exemple au début du 3e mouvement. C’est très réussi.

Retour en grâce

Un disque Naxos paru en 2019 permettait de découvrir la 1re Symphonie de Florence Beatrice Price (1887-1953), de Little Rock, en Arkansas : la première partition d’une femme noire jouée par un orchestre américain (1933). Nous l’entendrons vendredi à la Maison symphonique.

Chez Naxos, Florence Price était défendue en première mondiale par le chef John Jeter à la tête de l’Orchestre de Forth Smith, ville de 86 000 âmes en Arkansas. Voilà précisément la considération dont jouissait 65 ans après sa mort Florence Price dans son pays.

Dans la foulée du mouvement Black Lives Matter, la compositrice paria est devenue une sorte d’icône, et sa musique est soudainement digne d’intéresser jusqu’à un des orchestres du « Top 5 » aux États-Unis. Yannick Nézet-Séguin a profité des remaniements de programmes liés à la COVID-19 pour diriger et enregistrer Florence Price à Philadelphie. Quand John Jeter et Naxos poursuivront leur œuvre de mémoire en publiant la 3e Symphonie, fin novembre 2021, ils trouveront face à eux cette musique défendue avec la luxuriance des coloris d’un orchestre imbattable.

La musique de Florence Price méritait pleinement que Naxos l’intègre et nous la révèle dans sa remarquable collection «American Classics». On ne sera jamais assez reconnaissants à l’égard de John Jeter et de son éditeur de leur courage pionnier. Florence Price chez Deutsche Grammophon ? Bien sûr, au même titre que DG a enregistré les symphonies de Stenhammar avec Neeme Järvi ou des symphonies de Milhaud avec Michel Plasson.

L’univers symphonique de Florence Price naît de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák (qu’elle cite dans sa 4e Symphonie) et de la musique de l’Anglais métis Samuel Coleridge-Taylor (1875-1912) qui intégrait des éléments des negro-spirituals et de danses traditionnelles dans ses œuvres. Price disait : « Nous nous éveillons au fait, riche de possibilités, que nous disposons déjà d’une musique folklorique dans les negro-spirituals — une musique puissante, poignante, irrésistible. »

Price joue sur la symphonisation de cette puissance avec sincérité. Après l’écoute des Symphonies no 1 (Jeter et Nézet-Séguin), no 3 (Nézet-Séguin et Jeter, à paraître) et no 4 (Jeter), nous pensons que la 3e Symphonie est la partition qui pourrait imposer la résurrection du nom de Florence Price au répertoire : l’inspiration, généreuse mais volontiers éparse, s’agglomère ici dans une structure efficace et concentrée.

Price // Sibelius

Symphonies nos 1 et 3. Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin. DG. Depuis le 24 septembre. // Symphonie no 3. Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Atma. À partir du 1er octobre.

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