«Les eaux claires»: les deuils bienveillants de Chloé Lacasse

«J’ai eu la chance extraordinaire d’être très, très occupée ces dernières années, par les albums et les spectacles de notre trio Chances (avec Geneviève Toupin et Vincent), par la maison, par notre couple, et surtout par notre fille. J’ai pu revenir chez nous, plonger dans mes souvenirs, et puis émerger», confie Chloé Lacasse.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «J’ai eu la chance extraordinaire d’être très, très occupée ces dernières années, par les albums et les spectacles de notre trio Chances (avec Geneviève Toupin et Vincent), par la maison, par notre couple, et surtout par notre fille. J’ai pu revenir chez nous, plonger dans mes souvenirs, et puis émerger», confie Chloé Lacasse.

C’était en 2014, la dernière fois, pour Lunes. « Oui, sept ans, sept grosses années », calcule par réflexe Chloé Lacasse, en direct du garage de la maison où elle habite avec son conjoint, le batteur Vincent Carré, et leur petite fille. C’est aussi la maison où Chloé a grandi. La fort belle maison dont elle a hérité à la mort de son père, « à côté des riches et leurs monstres de maisons, qui élèvent de grands murs et tirent les rideaux ».

En 2014, on avait un peu parlé de son enfance. Ce n’était pas dans le texte paru. C’était, comme souvent dans les entrevues, une mise en contexte, pour faire connaissance. Ça attendait son heure dans le verbatim. « Je ne suis pas du tout l’artiste qui a eu une enfance trouble, disait-elle. Deux parents extrêmement présents, aimants, qui t’appuient sans te glorifier. Deux travailleurs sociaux à la base. Deux personnes intéressées par les autres. Qui sont capables de parler. Il n’y avait pas de tabous chez nous. Un amour sain. »

Les mots résonnent tout autrement à l’écoute du troisième album de Chloé. En écho préalable, si ça se peut. Les eaux claires, entre chansons et récit, se déroule en chapitres intitulés « Rentrer chez soi », « Le souvenir », « Les alentours » et ainsi de suite, en toute limpidité. Plus clairement encore, elle en fournit la trame dans La source, court documentaire sur YouTube. « Hiver 2016. Je perds mon père qui combattait un cancer depuis plusieurs années. Son décès arrive 10 ans après celui de ma mère, emportée par lecancer elle aussi, et dans son cas de manière fulgurante. » À 32 ans, elle « retrouve la maison familiale ». Synopsis court, comme on dirait au cinéma.

Dehors les métaphores

L’album, résultat d’une décantation, pendant cinq ans, de ce qu’elle a vécu, est plus qu’intimiste. Il est détaillé. On y remonte la rue Maisonneuve, on vit la dernière promenade hors de l’hôpital, on refait le trajet quotidien qui la mène et la ramène au chevet, on constate avec elle la désertion des amis « qui ont fui comme crabes dans le sable devant le danger ». On touche à l’absence, qui est partout présente, éternel paradoxe. Mais rien n’est dramatisé parce que ça devrait absolument rimer tragique, la douleur n’a pas à être indicible, Chloé pleure et l’écrit, mais tout doucement. Ses parents sans tabous et elle ont parlé de la maladie, de la mort, du deuil, de l’après.

« Benoît Landry, [le metteur en scène]avec qui je travaille sur le show de l’album, en parle comme d’œuvre d’un deuil digéré. Ça m’a permis d’écrire autrement, plus simplement, plus précisément, sans me cacher dans les métaphores. »

C’est un remarquable album où, pour une fois, le sujet n’est pas abordé à vif. Pas de plaie à gratter. Oui, de la gravité, mais surtout beaucoup, beaucoup de tendresse et de beauté, des arrangements délicats qui respirent la bienveillance et la gratitude. « J’ai eu la chance extraordinaire d’être très, très occupée ces dernières années, par les albums et les spectacles de notre trio Chances (avec Geneviève Toupin et Vincent), par la maison, par notre couple, et surtout par notre fille. J’ai pu revenir chez nous, plonger dans mes souvenirs, et puis émerger. »

La voix de l’âme

Elle a pu écrire « Je n’appartiens plus à personne. / Personne ne m’attend plus, personne » à la fin de la chanson titre, juste avant… la suite de la vie. « Maintenant, j’appartiens à ma propre famille, celle que nous avons bâtie. Je suis plus que jamais liée. Et mes parents aussi sont là plus que jamais. » Dans Le souvenir, elle chante : « Parfois, je perds ton visage. » L’écrire le redessine, lui redonne ses couleurs, le fait vivre.

En spectacle, ce sera encore plus évident, proposition à la fois musicale, théâtrale et filmique : la photographe cinéaste Sarah Seené, en pellicule argentique Super 8 autant qu’en photos, a pour ainsi dire créé une œuvre en parallèle. « Ça va aussi devenir un livre. Moi qui n’ai jamais été loin dans l’expression de ce qui m’est le plus personnel, je n’ai jamais eu autant d’alliés. C’est en train de devenir quelque chose de plus grand que moi, qui a sa propre vie. » Une célébration de l’existence. Avec un peu de pedal steel pour donner une voix à l’âme, dans la pièce instrumentale qui clôt l’album : Tu aurais 65 ans.

« Ça donne du souffle aux vivants. »

Les eaux claires

​Chloé Lacasse, Quartier général. En spectacle à L’Espace Go du 12 au 16 octobre ; Benoît Landry à la mise en scène ; Sarah Seené à la conception de l’imagerie.

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