Le choc de l’espace et le poids de l’image

Toutes les œuvres interprétées lors du concert étaient accompagnées de vidéos artistiques abstraites projetées sur un écran.
Photo: Jerome Bertrand Toutes les œuvres interprétées lors du concert étaient accompagnées de vidéos artistiques abstraites projetées sur un écran.

Le démarrage de cette saison pas comme les autres de la Société de musique contemporaine du Québec (SMCQ), qui verra la transition de l’ère Walter Boudreau vers une nouvelle époque, a eu lieu dimanche avec un portrait musical du compositeur André Hamel.

La SMCQ inaugure ainsi une veine programmatique fort instructive qui marquera cette saison : le concert-monographie. Défaut pour l’organisme : contrairement à l’habituelle multiplication des noms au sein d’un même programme, cela permet de flatter moins de monde dans le milieu. Avantage essentiel pour le mélomane intéressé : il est possible en 90 minutes de se faire une idée du style, des préoccupations majeures, voire de l’évolution d’un créateur. C’est exactement cette démarche didactique dans la promotion de ses talents que l’on attend d’une « Société de musique contemporaine ».

La spatialisation spectacle

Alors André Hamel en un mot, du moins dans le portrait tracé dimanche ? Spatialisation. « La spatialisation fait appel à l’écoute de tous les jours. Cette façon d’écouter nous est ancestrale », déclare le compositeur au dos du programme. Si la webdiffusion en direct que nous avons suivie est un peu réductrice de ce point de vue, elle n’en permet pas moins de saisir le sens de la démarche, d’autant plus que le positionnement des caméras rendait très clairs l’agencement et l’implication des groupes instrumentaux.

La spatialisation a été un axe de recherche musicale pour un certain nombre de créateurs éminents. On pense à Stockhausen avec Gruppen, Boulez avec Répons ou Xenakis avec Persephassa, mais aussi des compositeurs contemporains d’une autre obédience comme le Finlandais Kalevi Aho dans les années 1990.

La première pièce, pour violon et piano, cultivée mais académique, n’était pas de cette obédience et permettait surtout de voir sur scène la fille du compositeur jouer, excellemment, une œuvre de son père composée 11 ans avant sa naissance. L’exécution a été habillée par une vidéo tout comme celle de In auditorium. En fait, la superposition de créations vidéos de Sylvain Marotte fut un des concepts du concert.

La SMCQ a voulu faire de In auditorium (1998) le centre névralgique de l’après-midi. C’est donc que l’œuvre est considérée comme emblématique de cet André Hamel « spatialiste » qui, fort étonnamment, a très peu à en dire. In auditorium est marqué par des déluges sonores de la part de cuivres et percussions. C’est essentiellement spectaculaire dans sa débauche d’énergie, saisissante au début de la pièce. Il y avait à l’époque des moyens colossaux pour ce genre d’expérimentations, puisque c’était les musiciens de l’OSM eux-mêmes qui s’étaient coltiné la chose.

L’espace structurant

Avec la vidéo Intérieur nuit s’ouvre une voie tout aussi porteuse et significative : l’utilisation et la maîtrise de la musique électronique. Justement dans Brumes matinales et textures urbaines, pour quatuor de saxophones et électronique, les sons des uns et des autres arrivent à se fondre et se confondre dans un tourbillon qui est celui de la vie. Intéressant de mettre alors en regard la conception de Boulez : « La répartition spatiale n’est pas une mise en scène en vue d’effets plus ou moins spectaculaires, mais une nécessité structurelle ».

Le compositeur, membre du collectif Espaces sonores illimités, revient en 2017 avec L’être et la réminiscence, composé pour le NEM, à une spatialisation et à des moyens plus acoustiques, mais aussi plus raffinés et essentiels que 20 ans auparavant. Le compositeur est aussi plus disert sur cette œuvre que sur In auditorium, il y parle de bouddhisme et de réminiscences et, à ce propos, cite musicalement des bribes de Mozart. Dans la notice, il s’excuse d’avoir fait une erreur : « J’ai écrit tel quel ce que j’avais à l’esprit apprenant par la suite qu’il s’agissait du Quatuor avec clarinette ». La confession est d’autant plus savoureuse que Mozart n’a jamais écrit de quatuor avec clarinette, mais un célèbre Quintette. L’erreur dans la correction de l’erreur est donc plus grande que l’erreur de base qui, elle, serait passée inaperçue !

Toutes ces œuvres, magnifiquement filmées pour la captation Internet, on l’a signalé, étaient donc parées pour la cause de vidéos. Le concept est fort intéressant, mais mériterait une discussion critique à part. Car, sauf pour Intérieur nuit, et sauf erreur de ma part, aucune vidéo n’est liée à l’œuvre originale et ces musiques-là n’ont jamais été écrites pour habiller ces vidéos-là.

À moins qu’André Hamel lui-même veuille donner une deuxième vie et un deuxième sens à ses œuvres, c’est donc un pari fort risqué d’imposer la vision si partiale d’une personne (par exemple son obsession frénétique des mains peut finir par lasser) en la superposant à une création artistique abstraite qui, selon les auditeurs, stimule violemment l’imaginaire ou les laisse de glace.

Il est effectivement fort distrayant d’avoir des images à regarder, la démarche soulève bien des questions. Pense-t-on faire mieux passer un propos jugé aride ou difficile — en d’autres termes, est-ce la reconnaissance de la nécessité d’un édulcorant pour « faire passer la potion » ? N’a-t-on pas imaginé qu’en détournant l’attention de la musique, on la transforme en « musique d’accompagnement d’un film » (clin d’œil à Begleitungsmusik zu einer Lichtspielscene, œuvre d’Arnold Schoenberg, 1930), chose qui n’était pas sa destination première ?

Et, au final, tous les compositeurs seront-ils consentants ?

 

Portrait d’André Hamel

Pièce pour violon et piano (1984). In auditorium pour 31 musiciens spatialisés (1998). Intérieur nuit (2006, vidéomusique André Hamel / Guylaine Savoie). Brumes matinales et textures urbaines, pour quatuor de saxophones et électronique (2007). L’être et la réminiscence pour 15 instruments (2017). Anne-Claude Hamel-Beauchamp (violon), Louise-Andrée Baril (piano), Sylvain Marotte (vidéo), Sixtrum, Quasar, Ensemble de la SMCQ, Cristian Germán Gort. Vidéos : Sylvain Marotte. Salle Pierre-Mercure, dimanche 26 septembre. Webdiffusion gratuite en direct et disponible 6 mois.

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