BOP, l’opéra en version concentrée

«J’essaie de ne pas m’imaginer de mise en scène et de ne partir que des mots d’Olivier Kemeid. Le défi, quand on compose un opéra, c’est que tout ait un sens musicalement. Il faut que tout soit connecté à l’émotion véhiculée par les mots sans jamais sonner grotesque», explique le chef Hubert Tanguay-Labrosse, ici en répétition.
Photo: Adil Boukind Le Devoir «J’essaie de ne pas m’imaginer de mise en scène et de ne partir que des mots d’Olivier Kemeid. Le défi, quand on compose un opéra, c’est que tout ait un sens musicalement. Il faut que tout soit connecté à l’émotion véhiculée par les mots sans jamais sonner grotesque», explique le chef Hubert Tanguay-Labrosse, ici en répétition.

Pour deux représentations, samedi et dimanche, l’Opéra de Montréal présente un spectacle coproduit avec la compagnie Ballet-Opéra-Pantomime et I Musici. Le court opéra Riders to the Sea, de Ralph Vaughan-Williams, sera couplé à la création du Flambeau de la nuit, opéra de Hubert Tanguay-Labrosse sur un texte d’Olivier Kemeid. Le Devoir s’est entretenu avec le compositeur.

Alors que l’Opéra de Québec proposera du 23 au 30 octobre son spectacle d’automne, L’élixir d’amour, devant une assistance contingentée, mais dans des conditions artistiques normales, l’Opéra de Montréal (OdM) a choisi de réduire la voilure jusqu’en 2022, où les opéras reprendront à la salle Wilfrid-Pelletier avec La Traviata.

En attendant, nous retrouvons un projet plus modeste qui devait avoir lieu en mai 2020 et marque la première collaboration entre l’OdM et la jeune et dynamique compagnie Ballet-Opéra-Pantomime (BOP), collectif codirigé par Alexis Raynault et Hubert Tanguay-Labrosse.

BOP a été fondé au Conservatoire de musique et d’art dramatique en 2013 sur la prémisse qu’à Montréal, il n’y avait pas de place pour l’opéra de chambre. Dès son premier spectacle, Curlew River de Britten, BOP a attiré l’attention et apporté un vent frais à la scène musicale montréalaise. Un prix Opus est venu concrétiser ce courage.

Intérêts croisés

En 2019, BOP ouvrait la saison de la salle Bourgie. C’était avec Le vaisseau-
cœur
, spectacle multidisciplinaire
, sur une composition d’Alexis Raynault réunissant 50 musiciens, dont un chœur d’élèves de l’école Joseph-François-Perrault. L’orchestre était déjà celui d’I Musici.

« Nous avions un partenariat de deux ans avec I Musici. Jean-Marie Zeitouni voulait que nous puissions travailler ensemble sur au moins deux projets », nous dit Hubert Tanguay-Labrosse. Avec la pandémie, le second projet a été reporté. Cette fois, c’est lui qui a composé la partie création du spectacle.

Il a également voulu associer à nouveau l’école, les choristes de l’école Joseph-François-Perrault, obtenant pour ce faire la complicité de son librettiste Olivier Kemeid. « Olivier avait vu Le vaisseau-cœur et avait été touché par les jeunes filles qui chantaient. À la fin de Riders to the Sea, nous avons un chœur de femmes qui viennent se lamenter. Il a utilisé le chœur de jeunes filles dans la partie centrale de son livret, où une sorte de chœur grec raconte l’histoire et commente l’action. Toutes les jeunes filles ont accepté de rembarquer. Avec le report du spectacle, elles sont presque toutes au cégep, d’autres à l’université, mais elles travaillent très fort le soir pour créer ce projet avec nous. »

L’Opéra de Montréal a repéré BOP lors de l’un de ses projets les plus courageux : Nero and The Fall of Lehman Brothers en juin 2018. Les deux compagnies peuvent tirer parti de cette alliance. « L’Opéra de Montréal souhaite faire plus de projets à l’extérieur de Wilfrid-Pelletier. Cela dit, j’ai l’impression que ce sera à travers toutes sortes de collaborations. Mais la porte est ouverte, et on aura peut-être envie de recommencer », analyse Hubert Tanguay-Labrosse.

« Parmi les coproducteurs, l’Opéra de Montréal est celui qui apporte le plus : la visibilité dans sa saison, ses équipes qui travaillent sur le projet, dont la direction de production ; les chanteurs de l’Atelier lyrique et un accompagnement dans le processus de création. Nous avons recruté les concepteurs. Ils nous ont fait confiance pour l’aspect artistique et pour développer le projet comme on voulait. Mais pour l’aspect technique qui accompagnait cette vision artistique, ils étaient là », résume le codirecteur de BOP.

Initialement programmé au Monument-National, le projet se déploie au Théâtre Maisonneuve pour profiter d’un espace supplémentaire. D’ailleurs, l’impact de la COVID-19 sur la conception du décor et de la mise en scène ne fut pas négligeable, puisque les règles de distanciation sur scène qui s’appliqueraient au moment voulu n’étaient pas connues. « Il fallait penser à un décor où on pourrait jouer en distanciation, au cas où. »

Une création en écho

La présentation de Riders to the Sea marque le regain d’intérêt pour l’opéra de chambre et les opéras en un acte. L’opéra de Vaughan-Williams s’intéresse au sort d’une femme, Maurya, sur une île au large de l’Irlande. Maurya perdra jusqu’au dernier de ses fils, tous victimes de noyades en mer. À la mort du dernier, l’opéra se conclut par un monologue de Maurya : « Ils sont tous partis maintenant, et il n’y a plus rien que la mer puisse me faire. »

Le flambeau de la nuit est conçu comme un écho à cette œuvre. « Alexis Raynault adore Riders to the Sea, et on l’avait sur notre radar depuis un certain temps, car c’est rarement donné par des compagnies professionnelles, et le format est idéal pour enchaîner deux compositions. Pour un projet avec l’Opéra de Montréal il y avait quelque chose de rassurant que l’une des deux œuvres soit déjà existante : on sait que Riders est une très belle partition et pour la création, on verra. »

On part donc de la fin chez Vaughan-Williams. Maurya fait la paix avec la mer qui ne peut plus rien lui prendre. « Le parcours des personnages est résolu, le vent recommence à souffler, les mêmes accords résolus par la musique reprennent plus doucement pour signifier que cette histoire-là va se répéter pour d’autres femmes. La mer reste présente pour d’autres gens, avec ce danger-là, cette violence-là », annonce Hubert Tanguay-Labrosse.

L’enchaînement peut se faire sans encombre : « Le vent continuant à souffler à la fin de Riders, nous n’avions qu’à prendre ce son de vent pour que la fin de Riders soit le début d’une nouvelle composition. »

« Quand est venu le moment de définir le complément, nous avons pensé à L’Énéide d’Olivier Kemeid, que nous aimons beaucoup. Le côté épique de ces mots-là me semblait un français facile à transposer à l’opéra. Il est en effet délicat, dans l’opéra contemporain, de trouver un texte avec un niveau de langage qui amène à la langue musicale. »

Le sujet « pouvait être Enéide, pré-Énéide, une nouvelle histoire » aux yeux du compositeur. L’important était la reprise de la thématique de Riders to the Sea et une distribution avec les mêmes rôles, une mère et son enfant.

Main dans la main

Dans Le flambeau de la nuit, sur un autre rivage, une foule s’agglutine pour échapper aux flammes qui dévorent la ville. Une mère embarque avec son enfant, mais ce dernier ne survivra pas à la tempête et la mère arrivera seule sur l’autre rive.

Hubert Tanguay-Labrosse n’a pas eu trop peur de la tâche. « J’essaie de ne pas m’imaginer de mise en scène et de ne partir que des mots d’Olivier Kemeid. Le défi, quand on compose un opéra, c’est que tout ait un sens musicalement. Il faut que tout soit connecté à l’émotion véhiculée par les mots sans jamais sonner grotesque. »

Le genre opéra serait plutôt rassurant : « Lorsqu’on écrit pour la scène, on a un repère ; c’est moins épeurant que le vide complet. » Le compositeur s’est plongé avec délice dans les sections chorales. Le passage le plus ardu fut le monologue final de la mère. « J’ai terminé avec cela, car une fois que tous les passages qui m’inspiraient beaucoup avaient été composés, j’ai pu utiliser tout ce dont j’étais content dans des passages plus difficiles. »

Quant aux écueils du genre, le compositeur évoque la nécessité d’une collaboration étroite avec le librettiste. « Comme pour n’importe quel dramaturge qui devient librettiste, il y a en général trop de mots. Mais ces mots étaient très inspirants. Il y avait aussi des dialogues un peu trop longs, trop de répliques entre les personnages. » Hubert Tanguay-Labrosse juge qu’avec Olivier Kemeid « il était facile d’apporter des changements et de trouver des bases sonores accompagnant ces mots-là. »

Musicalement, Hubert Tanguay-Labrosse a commencé en créant des liens thématiques entre les deux œuvres avant de se raviser. « C’était une mauvaise idée. La partition de Vaughan-Williams tend vers une résolution dans laquelle la mère accepte sa situation. Cette musique a vécu assez. Je suis allé complètement ailleurs. Il y aura juste une petite citation de trois accords à la fin pour créer un lien avec l’univers précédent. »

 

Riders to the Sea / Le flambeau de la nuit

I Musici, dir. Hubert Tanguay-Labrosse. Avec Sarah Dufresne, Mishael Eusebio, Diahounba Fofana, Sydney Frodsham, Matthew Li, Allyson McHardy, Andrea Núñez, Geoffrey Schellenberg, Lucie St-Martin, 25 choristes, Mise en scène : Édith Patenaude. Scénographie : Patrice Charbonneau-Brunelle. Lumières : Julie Basse. Costumes : Elen Ewing. Théâtre Maisonneuve, samedi, 19 h 30, et dimanche, 14 h. Durée 75 minutes.

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