Finie l’éclipse de Solaar

Le rappeur Claude M’Barali, alias MC Solaar, nous revient après un long litige judiciaire qui l’opposait à Polydor Universal.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Le rappeur Claude M’Barali, alias MC Solaar, nous revient après un long litige judiciaire qui l’opposait à Polydor Universal.

Il s’agissait d’un des conflits les plus persistants de l’histoire de la pop française, opposant le pionnier du rap hexagonal MC Solaar à son ancienne maison de disques, Polydor, à qui la justice avait interdit de commercialiser les quatre premiers albums de l’artiste parce qu’elle n’avait pas respecté les clauses de leur contrat.

Conséquemment, deux albums fondateurs du rap francophone, Qui sème le vent récolte le tempo et le mythique Prose combat, sont demeurés introuvables sur les rayons des disquaires et des plateformes de diffusion en continu.

Jusqu’à aujourd’hui, dit le principal intéressé, qui nous a accordé un entretien plus tôt cette semaine.

Trois ans après la sortie de Prose combat (1994), Polydor éditait l’album Paradisiaque, mais contre la volonté de son auteur, qui avait plutôt imaginé le concept d’un album double comprenant aussi les chansons de l’album MC Solaar paru l’année suivante.

Le rappeur a traîné devant les tribunaux sa maison de disques, qui a perdu une première fois en 2002 le droit d’exploiter les quatre premiers albums de Solaar.

Or, Polydor détenait néanmoins les droits sur ces deux premiers albums qui ont mis le hip-hop francophone sous les projecteurs. Ses premiers succès — Bouge de là, Victime de la mode et la ballade Caroline, tous abondamment diffusés ici par Musique Plus et qu’on retrouve depuis juillet sur la réédition de Qui sème le vent récolte le tempo (1991) — prouvaient à la face de la francophonie que le rap était plus qu’un phénomène anglo-américain.

L’album suivant, Prose combat, fut celui de la consécration. De Claude MC comme de toute la scène rap française, car ce second disque paraissait en février 1994, un an avant le pugnace Paris sous les bombes de Suprême NTM et trois ans avant l’épique L’école du micro d’argent d’IAM. Un disque qu’on réécoute avec émerveillement : fortement influencées par le son des compositeurs et réalisateurs du Bomb Squad (Public Enemy), les rythmiques réimaginent le funk, le jazz et même la pop française, comme sur la mémorable Nouveau Western construite à partir d’un échantillon de Bonnie & Clyde de Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot.

D’une chanson à l’autre

Le trio Jimmy Jam, Hubert Blanc-Franquard et le regretté Philippe Zdar a conçu pour Solaar « un canevas sur lequel écrire qui [lui] permettait de changer d’ambiances et d’atmosphère » d’une chanson à l’autre, se rappelle-t-il. « Quand il y avait du jazz, il y avait un supplément d’âme dans ce que je racontais ; quand il y avait de la soul, ça m’offrait une façon différente de parler. Nous nous sommes éclatés en enregistrant ces albums parce que chacun avait le droit de s’exprimer. »

Philippe Zdar — qui deviendra un des fondateurs de la scène house française — expérimentait comme il n’avait jamais pu le faire auparavant en variété française « classique », précise MC Solaar. « On était à un moment où arrivaient en même temps plein de nouvelles musiques, la house, les musiques électroniques, le rap américain, des musiques qui reconnaissent l’importance du travail d’un gars comme lui. L’aire de jeu était fantastique — par exemple, Zdar mettait souvent les aiguilles dans le rouge avec ses grosses basses, ce qui n’était pas commun à l’époque. Maintenant, c’est la norme ; il avait prévu la suite des choses. »

La plume élégante et sophistiquée de Solaar, elle, a démontré que le rap pouvait être littéraire, profond et touchant. Armand est mort — sur un échantillon d’Inner City Blues (Makes Me Wanna Holla) de Marvin Gaye ! — demeure un texte poignant d’actualité.

« J’ai réécouté ces bandes avec fierté », avoue MC Solaar. Prose combat sera enfin disponible dès le 24 septembre, alors que Paradisiaque (version album double) arrivera dans quelques semaines. Après 20 ans durant lesquels personne n’a pu profiter de ces formidables albums, ni son auteur, ni son label, ni les amateurs de hip-hop qui ne s’étaient pas procuré à l’époque une copie du disque (en raison de sa rareté, un pressage vinyle original de Prose combat peut s’échanger à plus de 400 $).

Deux parties satisfaites

« Si on fait de l’arithmétique », peut-être peut-on dire que MC Solaar a perdu de l’argent, reconnaît-il sereinement. « Mais c’était à une période de ma vie où je ne savais pas si je voulais faire de la musique ou aller à l’université », pour y poursuivre des études en ethnologie amorcées avant l’envol de sa carrière.

« La conclusion de notre accord, c’est le contraire d’une victoire à la Pyrrhus : c’est une victoire dans laquelle les deux parties sont satisfaites, assure-t-il. En fait, on s’est rendu compte qu’on aurait dû se parler plus tôt ; quelques générations [d’amateurs de rap] auraient pu découvrir ces albums un peu plus tôt. Ce qui est important avec ces rééditions, c’est qu’ils découvriront l’histoire [du rap français]. »

 

Prose combat

★★★★ 1/2

MC Solaar, Polydor  Universal, en vente dès le 24 septembre. Qui sème le vent récolte le tempo est disponible depuis le 9 juillet.

À voir en vidéo