Les conquêtes de Riccardo Muti

Le cœur du legs EMI, publié par Warner, date des années 1973 à 1993 du chef Riccardo Muti, à de rares exceptions près.
Klaus Hennch Le cœur du legs EMI, publié par Warner, date des années 1973 à 1993 du chef Riccardo Muti, à de rares exceptions près.

Le chef d’orchestre italien Riccardo Muti a fêté ses 80 ans le 28 juillet dernier. Warner lui rend hommage en publiant l’intégrale des enregistrements symphoniques réalisés pour EMI, une boîte de 91 CD. La publication du coffret Warner nous fait réaliser un phénomène assez comparable au cas Zubin Mehta. Alors que traditionnellement, dans l’histoire de l’interprétation musicale, les mélomanes tendent à quêter les témoignages des chefs dans leur maturité, au sommet de leur sagesse, se soucie-t-on de savoir ce que Riccardo Muti a à nous dire musicalement aujourd’hui dans le domaine symphonique ?

Nous avons même perdu le fil de son legs discographique, dont le nectar semble recentré sur ses gravures de la conquête de la notoriété et du pouvoir documentées ici.

Riccardo Muti est, depuis 2010, le directeur musical de l’Orchestre symphonique de Chicago. Il était le candidat de choix pour la direction du Philharmonique de New York lorsque tout a périclité et que Muti, in extremis, a préféré Chicago. Il ne faut pas chercher plus loin la raison de la nomination surprise d’Allan Gilbert à New York qui, dans le plan de match initial, devait être l’adjoint de Muti pour couvrir le répertoire américain, que le chef italien ne prise guère.

Même si Chicago publie ses propres disques, les parutions de Muti durant la dernière décennie n’ont pas marqué les esprits : un nouveau Requiem de Verdi, une Symphonie fantastique couplée à Lélio, une 13e de Chostakovitch (excellente), une 9e de Bruckner, des pièces italiennes, les Sonnets de Michel-Ange de Chostakovitch.

Un artiste d’opinions

Le cœur du legs EMI, publié par Warner, date fondamentalement des années 1973 à 1993, à de rares exceptions près. Muti a également enregistré chez Philips, notamment avec le Philharmonique de Vienne (magnifique Mozart), et une vingtaine de disques d’un répertoire principalement lyrique pour Sony.

Pendant la pandémie, Muti s’est signalé par des prises de position, notamment contre le confinement des arts ou sur le conflit du Met. Cette manière de se mêler de tout a pu agacer.

C’était oublier que le jeune Muti, déjà, était coutumier des anathèmes. Dans son ouvrage Conductors on Record (1982), John L. Holmes cite Muti : « Il y a dans la tradition orchestrale européenne une chaleur et une spontanéité avec lesquelles les orchestres américains, plus virtuoses, ne peuvent rivaliser. » Cette édifiante déclaration précède de peu la nomination du chef… à la succession d’Eugène Ormandy à Philadelphie !

Rencontré il y a quelques années à Lanaudière, le doyen des musiciens de l’Orchestre de Philadelphie, Jerome Wigler, décédé en juillet 2021 à l’âge de 101 ans, se souvenait : « Quand Muti est arrivé, il a dit : “Le Philadelphia sound, ça n’existe pas”. » Dans l’esprit de Wigler, Muti s’était acharné à tenter de détruire ce légendaire Philadelphia sound, l’ADN de l’orchestre, pour imposer son style. Les disques EMI de Muti, eux, arboraient, le logo « The New Philadelphia Sound ». Comprenne qui pourra.

Ce que Muti combattait en fait avec virulence, c’était toute intrusion dans la partition destinée à mieux faire sonner la musique, spécialité de ses prédécesseurs Stokowski et Ormandy. « Quand vous allez dans un musée, vous ne dites pas d’un tableau : “C’est beau, mais donnez-moi un pinceau, je vais retoucher un détail dans le coin”. Ce qui est impensable en peinture est commun en musique » (Musical America, mars 1978).

Rigueur et impact

Le legs EMI se partage principalement entre le Philharmonia de Londres et l’Orchestre de Philadelphie. L’année 1993 correspond au départ de Muti de Philadelphie et à l’arrêt de l’enregistrement des orchestres américains par les majors du disque. Le marché commençant alors à plafonner, et les ventes ne couvraient plus les exorbitants coûts d’enregistrement aux États-Unis.

Avant de prendre la suite des 44 ans de règne d’Ormandy à Philadelphie, Riccardo Muti, vainqueur en 1967 du Concours Guido Cantelli, avait bâti sa notoriété sur un success-story avec le Philharmonia de Londres. Il y fut nommé en 1973, à 32 ans, redressa et dynamisa un orchestre alors en perte de vitesse à la suite de l’interminable agonie musicale d’Otto Klemperer (1885-1973).

L’œuvre de Muti reposait sur l’exigence et l’intransigeance, travail rapidement incarné au disque par des symphonies de Schumann d’une précision forcenée. De ses ouvertures de Rossini, gravées entre 1978 et 1980, Muti fit une vitrine de ce travail. Il savait bien que l’on mesurerait forcément ce disque à la version (DG) de son rival italien, Claudio Abbado, gravée dans la même ville, en 1971 et 1975 avec le London Symphony.

Le mot « impérieux » est celui qui caractérise le style de ce chef même pas quadragénaire qui retrouvait en studio le mythique Sviatoslav Richter (Beethoven et Mozart), avec lequel il avait fait ses débuts professionnels au Mai musical florentin en 1969.

C’est ce Riccardo Muti maître de l’impact musical qui fait impression à Londres dans Ivan le Terrible de Prokofiev, Carmina Burana et les symphonies de Tchaïkovski et qui va donner, avant même sa nomination à Philadelphie en 1980, des disques saisissants avec l’orchestre américain : Tableaux d’une exposition, Sacre du printemps et le Tricorne de Manuel de Falla couplé à Rapsodie espagnole de Ravel. C’est là le nectar des enregistrements du chef, catégorie dans laquelle se rangent en 1981 des extraits de Roméo et Juliette de Prokofiev et Shéhérazade de Rimski-Korsakov.

De cette époque, 1978, et avec le Philadelphia Orchestra, datent les deux vraies raretés du coffret : les 6e et 7e Symphonies de Beethoven gravées bien avant l’intégrale (plutôt décevante, car froide) du milieu des années 1980 et jamais rééditées en CD. L’exubérant finale de la Septièmemontre la dette de Muti envers Toscanini et Karajan, le patriarche qui lui mit le pied à l’étrier à Salzbourg, dans Così fan tutte avec le Philharmonique de Vienne en 1971.

La question sonore

Perfectionnisme et tension peuvent amener une certaine rigidité qui nuit à l’animation musicale dans ses enregistrements Mendelssohn londoniens, par exemple, par rapport à Kurt Masur (Symphonie no 3).

Le règne à Philadelphie sera marqué par une intégrale de référence des symphonies de Scriabine et la Trilogie romaine de Respighi. Mais Riccardo Muti enregistre alors aussi en Europe pour EMI, dont d’excellentes symphonies de Schubert à Vienne et des disques bien oubliés avec le Philharmonique de Berlin (4e et 6e de Bruckner, Jupiter de Mozart et Water Music de Haendel). Rien d’impérissable, en fait, à part les Quatre pièces sacrées de Verdi.

Répartie entre plusieurs orchestres, une grande anthologie de messes de Cherubini, qui s’est poursuivie jusqu’en 2001 et 2006, est unique, mais aussi éditée dans un coffret à part.

Alors, quelles déceptions ? La première, qui ne dépend pas de l’éditeur, est que l’on ne redécouvre pas vraiment grand-chose (la Faust Symphonie de Liszt, Roméo et Juliette de Berlioz, sous-évalués ; un Bolérolent mais somptueux).

Le principal bémol est surtout technique. Ce que ce coffret rappelle, au moins autant que le style du chef dans sa période de gloire, c’est que le produit « enregistrement orchestral » n’était vraiment pas au même niveau chez EMI que chez Decca, par exemple. Certaines de ces remarquables prestations seraient probablement des jalons historiques incontournables avec un « vrai son » transparent, dynamique, épanoui et aéré. Cet art, cet engagement et cette précision méritaient moins de crispation. Cela vaut tant pour les captations de Londres (Symphonies nos 25 et 29 de Mozart, Carmina Burana, cinglant Requiem de Verdi) que pour les premiers enregistrements numériques à Philadelphie. Qu’entend-on dans la Symphonie de Franck (1981, Philadelphie) ? L’interprétation d’un chef ou une vague idée de celle-ci ? Qu’était vraiment la Symphonie de Franck de Muti à Philadelphie en 1981, avec quelle luxuriance de coloris et quel creusement du spectre sonore ?

Contrairement au coffret des enregistrements Mehta-Los Angeles-Decca, qui vivent et vibrent aujourd’hui encore, on est frappé par l’aspect « photo » ou « conserve » de la très large majorité de ces documents, malgré leur qualité musicale.

Il serait fort intéressant d’avoir un coffret des enregistrements Philips de Muti pour jauger s’il communique la même sensation.

Riccardo Muti

The Complete Warner Symphonic Recordings, Warner, 91 CD, 0190295008345

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