Rafael Payare et les énigmes de Chostakovitch

Rafael Payare a une attitude plus décomplexée face aux percussions que Kent Nagano.
Photo: Antoine Saito Rafael Payare a une attitude plus décomplexée face aux percussions que Kent Nagano.

Notre nouveau chef de l’OSM, Rafael Payare, rencontrait pour la première fois son public à la Maison symphonique, mardi soir, pour l’ouverture de la saison 2021-2022 que nous espérons tous apaisée et normalisée. Le concert, avec Kaléidoscope du Québécois Pierre Mercure, La valse de Ravel et la 5e Symphonie de Chostakovitch, fut spectaculaire mais fort déconcertant.

Pourquoi les talibans ont-ils peur de la musique au point de la mettre à l’index ? Après quelques notes du poignant mouvement lent de la 5e Symphonie de Chostakovitch, dans lequel Rafael Payare faisait parfois susurrer les cordes de l’OSM, c’était si facile à comprendre. La musique permet de ressentir et de partager les joies, les douleurs et les souffrances, au point où nous étions capables de nous projeter à Kaboul aux côtés de ces femmes criant dans la rue pour préserver le peu d’une liberté qui s’étiole.

Incroyable actualité de Chostakovitch, qui exprimait cela il y a des décennies face à l’étau liberticide soviétique. Phénoménale puissance de cette musique, douleur perçante du solo de Theodor Baskin au hautbois, sur cet ultrapianissimo de violons justement.

Seul petit regret dans ce 3e mouvement : dans le grand climax furieux scandé par les violoncelles, la ponctuation lacérante des contrebasses (des véritables coups de poignard, sforzando, fortissimo) n’était pas assez violente.

Par ailleurs, Rafael Payare a donné, jusqu’à un certain point, une 5e de Chostakovitch comme on l’attendait de lui : spectaculaire, culminant en intelligence dans le 2e mouvement, véritable théâtre parodique, avec des bois et des cuivres grinçants et des pizzicatos à l’intensité très travaillée, avec une fin parfaitement ironique.

Déjà, le 1er mouvement contenait des ingrédients fort subtils, comme la différenciation de vibrato entre les violons (peu vibrés) et violoncelles (vibrato plus généreux). Le grand cataclysme central était mené avec une grande efficacité. Rafael Payare a une attitude plus décomplexée face aux percussions que Kent Nagano. Petit regret : la fin de ce 1er mouvement devrait être morendo et pas linéairement indifférente.

Une vision qui détonne

Dans son film didactique consacré à cette œuvre, Keeping Score, Michael Tilson Thomas, qui sera un invité d’honneur un peu plus tard cette saison à l’OSM, dit en conclusion : « Le but de la musique est de vous toucher. Inévitablement, elle va avoir différentes significations aux yeux de différentes personnes. Mais nous savons tous que Chostakovitch nous dit quelque chose de nécessaire, de sérieux qu’il ressent dans sa chair. Que reste-t-il en vous quand la dernière note a été jouée ? À la fin du parcours, c’est votre œuvre. »

Pourquoi en appelons-nous soudain à Michael Tilson Thomas ? Nous nous étions étonnés de voir dans la brochure le titre : « L’OSM et Chostakovitch : rencontrez l’espoir ». Quel espoir, puisque la Cinquième est tout sauf cela ? En écoutant le concert, nous avons compris. La vision de Rafael Payare du 4e mouvement est opposée à 180 degrés à la nôtre.

Chostakovitch compose un finale « triomphal ». La question est de savoir si c’est un vrai ou un faux triomphe. « Je suis heureux » ou « je t’ordonne d’être heureux » : voilà une énorme différence. Nous ne pensons absolument pas qu’un final conquérant soit légitime.

Ainsi, on pouvait déjà être interloqué de voir Rafael Payare enchaîner attacca les mouvements 3 et 4. Ça, pour le coup, cela ne se fait quasiment jamais, car non seulement cela souligne le petit hiatus harmonique, mais cela empêche surtout de méditer sur la douleur profonde du mouvement lent.

La clé du finale se trouve dans la coda (la fin), avec des doutes sur la notation qui fait que les dernières pages peuvent être prises soit vite, soit carrément deux fois plus lentement. L’enregistrement de Leonard Bernstein en 1959 a semé la confusion avec sa fin rapide. Mais de plus en plus, la version lente qui exacerbe les tensions harmoniques en un grand et insoutenable cri d’une note la indéfiniment répétée (en fait, 252 fois) s’impose comme une évidence.

Le chef Kenneth Woods note fort à propos que la cellule thématique du mouvement reprend les notes des paroles « Prends garde à toi » de Carmen et débusque, ailleurs, des parentés avec des passages de l’exécution de Till l’espiègle (Richard Strauss) et la «Marche au supplice» de la Fantastique de Berlioz. On est très loin des grandes réjouissances.

En 2021, et avec tout ce qu’on vit ces temps-ci, le finale de la 5e de Chostakovitch de Rafael Payare sonne candidement et étrangement incongru.

Attention les bretelles

On remerciera le chef de l’OSM d’avoir choisi Kaléidoscope de Pierre Mercure. C’est une grande œuvre québécoise qu’il fait plaisir de réentendre de temps en temps. On rappellera à ceux qui veulent l’écouter à la maison que Yannick Nézet-Séguin l’a enregistrée avec l’OM dans un couplage avec La mer de Debussy (ATMA). Les deux regards interprétatifs sont très proches.

Par contre, après Ma mère l’Oye il y a quelques mois, Rafael Payare a une nouvelle fois surpris et déçu en dirigeant Ravel. Ce fut cette fois La valse. On comprend que le chef souhaite ne pas en rajouter et aborder Ravel avec retenue expressive et une sorte de droiture cartésienne. Mais il y a quand même des limites à ne rien y mettre du tout.

La volonté est de ne pas s’attarder dans les transitions pour ne pas créer un Ravel « voluptueux », mais il y a un moyen d’être à la fois rigoureux et souple, d’avoir des tensions et des détentes. Au début, tout cela avait l’air d’une approche du genre Charles Munch mal assimilée. Mais où aller, vers quel temps fort, pour gérer quelle transition, avec quelle résolution ? Ces questions ne trouvant aucune réponse, on nageait dans le brouillard stylistique le plus complet dans cette Valse par ailleurs bruyante et peu texturée.

Pour l’instant, on ne saurait que trop suggérer à l’OSM ne pas trop se péter les bretelles. Une publicité reçue ce jour d’une société de relation publique new-yorkaise vante à l’échelle du continent américain « l’ambitieuse saison » de l’orchestre prétendant que cette 88e saison confirme que l’OSM est « the best Gallic orchestra in the world », citation émanant du Chicago Tribune.

Il ne faudrait pas que ce type de référence, dont on ne sait même pas de quelle ère elle date (Dutoit ou Nagano ?), juxtaposée à la webdiffusion mondialisée d’une telle Valse de Ravel tombe sous les yeux de la critique française, qui aurait sans doute quelques remarques acerbes à formuler sur la « gallicité » des uns et des autres.

Rafael Payare dirige la «Cinquième Symphonie» de Chostakovitch

Ravel : La valse. Mercure : Kaléidoscope. Chostakovitch : Symphonie n° 5. Orchestre symphonique de Montréal, Rafael Payare. Maison symphonique de Montréal, mardi 14 septembre. Reprises jeudi et samedi (en matinée et soirée).



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