FIJM: la noble lignée de Théo Abellard

Théo Abellard et son épouse, Marie-Ketely Abellard, se produiront au Festival international de jazz de Montréal.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Théo Abellard et son épouse, Marie-Ketely Abellard, se produiront au Festival international de jazz de Montréal.

En tant que membre du collectif soul-R&B The Shed, ce compositeur et pianiste montréalais a joué au Festival international de jazz de Montréal (FIJM) en 2019. Mais à l’invitation du festival qui débute mercredi en formule minceur, Théo Abellard et son trio tiennent cette fois le haut de l’affiche, « et c’est pour [lui] une consécration », assure le musicien. « Je suis un pianiste, de Montréal, appartenant à la communauté noire. Le seul pianiste vers qui je peux me tourner », c’est Oscar Peterson, décédé en 2007. « Je sens que je dois rendre hommage à ce qu’il nous a laissé. »

Un beau cerveau musical, que celui d’Abellard, qui a commencé enfant sa formation musicale en apprenant le violon classique. Il n’a découvert le piano qu’à l’âge de 15 ans ! « Un ami du secondaire m’avait fait entendre un enregistrement de Robert Glasper ; sur son album In My Element [Blue Note, 2007], il y a cette chanson, Y’Outta Praise Him.

Son introduction, en fait, est un hymne que j’entendais beaucoup à l’église. » C’est là qu’il a appris à jouer en public. « Lorsque j’ai entendu cet hymne, joué de cette façon, j’ai tout de suite su que c’était ce que je devais faire de ma vie : devenir pianiste. »

Feuille de route garnie

À 24 ans seulement, il impressionne par son jeu précis autant que par la richesse de ses compositions, à telle enseigne qu’il partage aujourd’hui l’affiche du FIJM avec François Bourassa, Yannick Rieu et Michel Cusson. Au moment où il terminait ses études secondaires, il jouait déjà auprès du bassiste Alex Bellegarde, participant ensuite aux jam sessions dans les cafés de la métropole, intégrant aussi le collectif Kalmunity et Le Cypher, où jazz, funk et rap se donnent la réplique.

Plus récemment, on l’a vu aux côtés du jeune saxophoniste Samuel Blais ; le 2 octobre prochain, il jouera aux côtés de la compositrice et trompettiste Rachel Therrien, qui dévoilera son nouveau projet, VENA, lors de l’OFF Festival de jazz. « Mon éducation s’est faite par la scène », résume Théo Abellard, au contact de la communauté jazz, funk, R&B et rap montréalaise.

Également grâce à son épouse, Marie-Ketely Abellard, compositrice et contrebassiste au sein du trio qu’il dirige. Elle « possède une formation de pianiste classique. C’est elle qui [l]’a introduit à ce répertoire », qui transparaît dans les compositions que le pianiste présentera au public mercredi, 17 h 15, sur la scène du Parterre symphonique.

Les quelques œuvres qu’il a partagées, comme P & W (en version live sur YouTube), Blackout et Blackface/Battlefield (ces dernières lancées à compte d’auteur sur Bandcamp), témoignent notamment de l’intérêt du compositeur pour la musique contemporaine.

Elles témoignent aussi du besoin de donner un sens, une dimension socialement engagée, à sa démarche. La signification du titre Blackface se passe d’explication : Battlefield fait référence au quartier de La Nouvelle-Orléans où a grandi Louis Armstrong, né de parents d’origine haïtienne (Abellard, lui, a grandi dans Parc-Extension). Blackout débute par un extrait d’un discours de Martin Luther King « qui [le] touche beaucoup, où il parle d’inégalité raciale à son époque, mais ses mots sont toujours d’actualité », ajoute le compositeur. Il évoque ce jour où, adolescent, il a été victime de profilage racial de la part de policiers qui ont passé les menottes à ses amis et lui alors qu’ils rentraient à la maison. Les images de la caméra de sécurité d’un casse-croûte les ont disculpés de tout méfait.

« Cet événement m’a marqué. Au Québec, on dit souvent que le racisme n’existe pas — on nous disait ça au primaire ! Et ça, je veux y croire, mais lorsque des événements comme ça m’arrive ici, au Québec… Je n’en parle pas souvent, mais ce jour-là, avec leurs fusils pointés, je croyais qu’ils allaient m’abattre. Cette chanson [Blackout] est d’actualité, car les inégalités existent toujours. »

Théo Abellard cite aussi Paul Bley, pionnier du free jazz, comme autre grande influence sur son travail. « Paul Bley aussi a d’abord appris le violon ! Et il est Montréalais [d’origine], comme moi. À mon sens, Peterson et Bley — qui a influencé Keith Jarrett et Herbie Hancock, entre autres — sont deux pianistes parmi les plus importants dans l’histoire de cette musique qu’on appelle jazz. J’appartiens à cette lignée ; je dois, à mon tour, repousser les limites avec mes compositions. » Théo Abellard amorce aujourd’hui même l’enregistrement de son premier album studio, que nous attendrons impatiemment.

Au programme

Yannick Rieu présente MachiNations

Mercredi 15 septembre, 17 h 15, Parterre symphonique. Paru en 2019, l’album MachiNations du compositeur et saxophoniste Yannick Rieu navigue entre jazz fusion et traditions musicales du monde.

Basia Bulat

Vendredi 17 septembre, 19 h 30, place des Festivals. Paru en pleine première vague, Are You in Love ?, le sublime cinquième album studio de la Montréalaise Basia Bulat, vivra enfin sur scène.

MISC

Samedi 18 septembre, 17 h 15, Parterre symphonique. Le novateur trio, mené par le pianiste Jérôme Beaulieu, arrive sur scène avec l’évolutif matériel de l’album Partager l’ambulance, promettant un stimulant mariage de jazz contemporain et de musiques électroniques.

Modibo Keita  et 50 ans de What’s Going On

Dimanche 19 septembre, 21 h 15, Parterre symphonique. Le compositeur et saxophoniste d’origine montréalaise imaginera comment pourrait sonner le chef-d’oeuvre de Marvin Gaye s’il avait été enregistré un demi-siècle après sa parution.



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